Une vidéo largement diffusée le 22 janvier montre un combattant kurde se filmer devant 21 corps, après l’évacuation d’une prison à Kobané en Syrie. Les Forces démocratiques syriennes reconnaissent l’authenticité des images, mais estiment que les personnes tuées se sont battues. Ce que contredit notre Observateur, sorti de la même prison.

Publié le : 05/02/2026 - 14:56Modifié le : 05/02/2026 - 15:19

Attention : des propos relatés dans cet article peuvent choquer.

C’est une vidéo partagée notamment sur Facebook le 22 janvier, par un compte basé en Allemagne mais depuis fermé. Elle est particulièrement glaçante. Un homme, qui s’avère affilié aux Forces démocratiques syriennes, organisation majoritairement dirigée par des Kurdes, se filme en selfie devant des corps sans vie, alignés au sol. Il est souriant, un fusil en bandoulière. Il affirme notamment qu'"un des combattants" des FDS - qui aurait participé au massacre - "a parlé avec ironie de l'idée de piéger les corps, avant de se retirer" pour les faire exploser. Une deuxième vidéo montre les cadavres en train d’être touchés par des tirs, sans que l’on voit de qui ces tirs proviennent.

Ces images documentent une tuerie qui a eu lieu le 22 janvier près de Kobané, dans le nord de la Syrie. Selon une page Facebook locale, Radar Sarine, et les vidéos partagées sur le même réseau social, au moins 21 jeunes hommes auraient été arrêtés puis exécutés sommairement lors d’une opération menée par des combattants des FDS, contre des prisonniers qui venaient d’être libérés, par les FDS, de la prison de Yeddi Qawi près de Kobané.

Quinze corps récupérés

Le 19 janvier, des affrontements avaient opposé l’armée syrienne aux Forces démocratiques syriennes (FDS) dans la région de Bir al-A‘ma, près du barrage de Tichrine, au sud de Kobané. Les FDS étaient alors en repli de Deir ez-Zor et de Raqqa, au courant du mois de janvier. Dans ce contexte de repli des FDS vers Kobané avec des moyens militaires importants, la prison de Yeddi Qawi, située au sud de la ville, a été ouverte dans des circonstances encore floues, entraînant la fuite de centaines de détenus. C’est cet enchaînement d’événements qui précède les scènes visibles dans les images montrant des corps alignés au bord d’une route, diffusées le 22 janvier 2026.

Selon une page d’actualité locale, la Défense civile syrienne a récupéré les corps de 15 victimes du massacre survenu près de Kobané, dans le nord de la Syrie, et les a remis aux autorités locales. Les corps ont été transférés à l'hôpital national de Manbij, où les familles des défunts ont pu les récupérer pour les funérailles.

Mokhtar (pseudonyme) affirme avoir été détenu dans la prison du village de Yeddi Qawi avant les faits. Il nous a transmis une copie de l’acte de libération délivré par l’administration autonome kurde, confirmant son passage en détention.

Selon lui, les événements se sont déroulés sur plusieurs jours, entre le 19 et le 22 janvier 2026. Mukhtar décrit une prison surpeuplée, où des centaines d’hommes, en majorité arabes, étaient détenus.

"On nous a parlé d’une amnistie générale. Mais seuls les détenus kurdes ont commencé à sortir. Environ cent personnes. Nous, les Arabes, on nous disait d’attendre : 'votre tour viendra'. Beaucoup y ont cru."

Le 21 janvier, la tension monte lorsque des détenus commencent à brûler des équipements (couvertures, matelas, lits). De la fumée envahit le bâtiment.

"On étouffait. Les gens criaient. À un moment, les portes ont été ouvertes par les FDS. Pas pour nous libérer, mais pour éviter que tout le monde meure à l’intérieur. Je dirais qu’entre 300 et 400 détenus, dont moi, sortent alors de la prison et se dispersent dans les champs environnants. Les groupes se séparent : certains vers Sarine, d’autres — environ 30 personnes — vers Kobané."

"Ils sont tombés devant moi"

L'après-midi du 21 janvier 2026, selon lui, les détenus prennent la fuite mais à environ 1,5 km de la prison, Mukhtar raconte que plusieurs véhicules militaires des FDS les interceptent. Ce témoignage fait état d’une première série d'exécutions sommaires, avant celles documentées par la vidéo.

"Ils ont d’abord tiré en l’air. Les gens couraient dans tous les sens. Puis ils ont tiré sur nous. J’ai vu des hommes tomber devant moi. Ils n’avaient rien. Pas d’armes, pas de téléphones. Ils sont tombés devant moi, quatre à cinq personnes sont mortes immédiatement, d’autres ont été blessées. C’était la panique. J’ai réussi à me cacher dans un champ, puis j’ai été arrêté à un barrage des FDS . Ils ont attaché les mains des survivants, dont moi. On était couchés face contre terre sur l’asphalte. Certains soldats voulaient nous exécuter sur place. "

Mukhtar affirme que des femmes combattantes présentes sur les lieux auraient temporairement empêché l’exécution du groupe auquel il appartenait. Des groupes sont emmenés vers une destination qu’il ne connaît pas, le sien est reconduit à la prison de Yaddi Mawa.

"C’était de la vengeance et de la discrimination ethnique"

"J’ai finalement été libéré à nouveau le soir du 22 janvier 2026. Après notre libération, j’ai pris la direction d’Aïn al-Arab (Kobané), tandis qu’un autre groupe, d’environ 27 personnes, s’est dirigé vers la région de Sarin. Des membres de l’Administration autonome [branche civile des FDS, NDLR] les ont fait monter dans des véhicules pour les transporter jusqu’au dernier point entre les zones contrôlées par le régime syrien et celles contrôlées par les Kurdes. La plupart des membres du groupe de 27 personnes ont été tuées. À ce moment-là j'étais à un checkpoint à l'entrée sud de la ville de Kobané lorsque j'ai eu l'information, j'ai vu des blessés arriver, j'ai reconnu des gens sur la vidéo. Ces meurtres n’étaient pas une mesure pour empêcher les évasions. C’était de la vengeance et de la discrimination ethnique, accompagnées d’insultes. Les militaires disaient aux prisonniers : "De toute façon, vous allez mourir." J’ai survécu avec quatre autres personnes après avoir trouvé une station-service en bord de route. Le propriétaire nous a accueillis. Trois jours plus tard, il nous a transportés vers des zones hors du contrôle kurde."

Mukhtar estime le total des personnes exécutés le 22 janvier entre 40 et 45 personnes. "Ce chiffre dépasse largement les 21 corps visibles dans les vidéos, à cause d’autres exécutés ailleurs" explique-t-il.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont reconnu l’authenticité de ces images, tout en affirmant que les victimes seraient des combattants armés, tués lors d’affrontements. Une version contestée par le témoignage de notre Observateur et que les images mettent en doute : on voit des corps alignés de manière régulière, sans armes visibles à proximité, vêtus de vêtements civils.

Pour Adnan Al-Hussein, journaliste basé dans la région, ces éléments sont déterminants : "Tout indique une zone sécurisée. S’il y avait eu un combat, on en verrait les traces. Ici, on voit surtout des hommes regroupés, maîtrisés, puis tués."

"Je témoigne pour ceux qui sont morts"

Mukhtar sait que parler comporte des risques.

"J’ai hésité. Mais si je me tais, ils meurent une seconde fois. Je ne demande pas une justice internationale. Je demande que la vérité soit dite. Je témoigne pour ceux qui sont morts"

Alors que l’identification des corps se poursuit à Manbij, une question demeure, sur le nombre exacte de victimes.

Sur Facebook, la page Radar Sarin a également publié des hommages à deux jeunes qui auraient été tués : Ismail Al-Hassani, surnommé Abu Halab, originaire du village d’Al-Qubba, et Abbas Muhammad Al-Hussein, originaire du village d’Al-Abdkliya, dans le district de Sarin. Ces deux noms correspondent à ceux cités par notre Observateur.

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