Des internautes ultranationalistes chinois affirment que l'appellation de "Nouvel An lunaire", utilisée notamment par la Corée du Sud, Taïwan ou le Vietnam pour désigner la nouvelle année selon le calendrier luni-solaire, serait une invention occidentale. Or elle fait bien partie de la culture des pays asiatiques qui le célèbrent.

Publié le : 24/02/2026 - 20:06Modifié le : 24/02/2026 - 20:14

Le 17 février était célébré en Asie de l’Est et du Sud-est la nouvelle année définie selon le calendrier luni-solaire. Contrairement au calendrier grégorien qui est basé uniquement sur les phases de rotation de la Terre autour du Soleil, le calendrier luni-solaire est calculé à partir du cycle annuel du Soleil et des phases de la Lune. Alors que le premier jour de l'an est toujours fixé au 1er janvier dans le calendrier grégorien, il varie sauf exception entre le 21 janvier et le 21 février dans le calendrier luni-solaire.

Chaque année, une controverse enflamme les réseaux sociaux sur l'appellation la plus appropriée à utiliser pour désigner la nouvelle année fêtée en Asie d'après ce calendrier. Pour de nombreux internautes ultranationalistes chinois, la seule dénomination légitime serait "Nouvel An chinois".

En opposition à ce point de vue, des internautes issus des pays où le Nouvel An du calendrier luni-solaire est également fêté – comme la Corée du Sud, le Vietnam ou Taïwan – promeuvent l'appellation de "Nouvel An lunaire". Pour ces internautes, cette terminologie serait plus juste car elle prendrait en compte la diversité des célébrations du Nouvel An à travers l'Asie.

En cette année 2026, des internautes chinois ultranationalistes se sont attaqués directement à la notion de "Nouvel An lunaire", qui serait selon eux une création occidentale. "Le Nouvel An lunaire est une invention des Occidentaux pour enlever toute mention de son origine chinoise, je la hais tellement", écrit le 8 février sur X l'un d'entre eux.

Cette critique est reprise par Li Jingjing, une journaliste de la chaîne de télévision d'État chinoise CGTN. Elle estime également que la notion de "Nouvel An lunaire" est une création de l'Occident, qui aurait inventé le terme pour être plus inclusif.

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Cependant, il est erroné d'affirmer que la notion de "Nouvel An lunaire" est une invention de l'Occident.

L'appellation "Nouvel An lunaire" est aussi utilisée en Asie

Comme l'affirme Li Jingjing, la notion de "Nouvel An lunaire" est effectivement mise en avant en Occident pour son caractère plus inclusif. Selon l'Association des journalistes antiracistes et racisé·e·s (Ajar), une association de journalistes français, il s'agit cependant d'éviter d'invisibiliser les autres cultures et nationalités qui fêtent le Nouvel An lunaire. D'après l'association, le terme de "Nouvel An chinois" participerait à une "homogénéisation" des communautés asiatiques en considérant que tous les Asiatiques seraient chinois.

Mais ce souci d'inclusivité n'est pas un phénomène inventé ou propre à l'Occident. Il est présent également en Asie, comme l'illustrent certains faits divers rapportés dans les médias asiatiques. L'Université technologique de Nanyang à Singapour a ainsi fait l'objet d'une vague de critiques de la part d'ultranationalistes chinois pour son utilisation du terme "Nouvel An lunaire", rapporte le média singapourien Stomp. L'université revendique en effet l'utilisation de l'appellation pour promouvoir un "esprit de diversité et d'inclusion" au bénéfice de ses étudiants et de son personnel étranger.

La notion de "Nouvel An lunaire" fait par ailleurs bien partie des cultures des pays qui le célèbrent. Au Vietnam, on désigne effectivement la nouvelle année du calendrier luni-solaire par le terme "Tết", et on parle de manière plus complète de "Tết Âm Lịch", "fête du calendrier lunaire".

Le terme "Nouvel An lunaire" est également utilisé à Taïwan. Lai Ching-te, le président taïwanais en exercice, et sa prédécesseure Tsai Ing-wen ont ainsi tous deux adressé des vœux de bonne année lunaire le 16 février à leurs administrés.

L'appellation littérale du "Nouvel An lunaire" existe également en mandarin, avec le terme "Yīnlì xīnnián" ("阴历新年") pointe auprès de la rédaction des Observateurs un expert de la culture chinoise ayant requis l'anonymat.

"En Chine, on ne se souhaite jamais le 'Nouvel An chinois' entre Chinois, bien sûr. Ça serait une aberration. On utilise la notion de 'chūnjié' ('春节'), soit la 'fête du printemps'", fait remarquer par ailleurs auprès de la rédaction des Observateurs Emmanuel Lincot, professeur à l'Institut catholique de Paris, directeur de recherche à l’Iris.

La dénomination du Nouvel An lunaire employée par la diplomatie chinoise

Enfin, la diplomatie de la République populaire de Chine emploie elle-même régulièrement la notion de Nouvel An lunaire dans ses communiqués, en complément de l'appellation "Nouvel An chinois". Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a ainsi adressé un message de vœux pour la nouvelle année lunaire en 2022 (archive), et la mission permanente chinoise auprès des Nations unies à Vienne a employé le terme de "Nouvel An lunaire" pour les célébrations de l'année 2026 (archive).

En 2023, la mission chinoise à l’ONU avait elle-même promu la reconnaissance du Nouvel An lunaire lors d'une campagne pour faire adopter, par l’organisation, cette célébration comme jour férié à l'ONU.

Le "Nouvel An chinois", terme de soft power ?

Mais le discours contre la notion de "Nouvel An lunaire" fait cependant partie d’une campagne de communication plus vaste portée par la diplomatie chinoise. Le 18 février, le compte de l'ambassade de Chine au Royaume-Uni a relayé la vidéo d'une influenceuse européenne intitulée "Pourquoi le Nouvel An chinois n'est pas lunaire", publiée sur le média d'État chinois China Daily. La séquence est également partagée par plusieurs chancelleries, dont l'ambassade de Chine en France.

Cette campagne contre la notion de "Nouvel An lunaire" fait partie de la politique d'influence culturelle du gouvernement chinois, estiment les experts interrogés par la rédaction des Observateurs.

"On est dans le soft power que met en œuvre la Chine pour concurrencer l'Occident. Il y a aussi une revendication de suprématie culturelle chinoise, une tentative de réappropriation des valeurs culturelles par le régime chinois, qui essaie de les réinventer pour créer une hiérarchie entre la Chine et ses voisins", décrypte Emmanuel Lincot. "Les Sud-Coréens et les Vietnamiens sont jaloux de l'énorme influence du Nouvel An Chinois, alors ils veulent leur part du gâteau en promouvant 'l'inclusivité'. Ils n'ont aucune fête qui leur appartienne vraiment et qui soit célébrée dans le monde entier, alors ils veulent 'prendre' celle des autres", accuse sur X un ultranationaliste chinois.

"Est-ce qu'il n'y a pas une sorte d'épuisement du discours culturel chinois ?", se demande toutefois Olivier Arifon professeur à l'université de Nice et expert en influence et en communication, qui se montre sceptique face à l'efficacité de la campagne de communication du gouvernement chinois contre le Nouvel An lunaire, laquelle tendrait à braquer les pays voisins de la Chine. "En définitive, tout le monde s'en fiche de la problématique du calendrier du Nouvel An. Ce discours pourrait montrer que le gouvernement chinois n'a vraiment plus rien à dire au monde et pourrait être un révélateur de faiblesse", estime Emmanuel Lincot.

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