L’opposant russe Alexeï Navalny a été tué par un poison très exotique selon le Royaume-Uni, la Suède, la France, l'Allemagne et les Pays-Bas : l’épibatidine, une toxine issue des grenouilles-dards d’Amérique latine. Des accusations "infondées" selon la Russie, soupçonnée à plusieurs reprises d'avoir eu recours à des poisons particulièrement virulents.
Publié le : 16/02/2026 - 17:41
C’est un poison rare provenant d’une grenouille qui ne vit que dans quelques pays d’Amérique latine, tel que le Pérou. La très toxique épibatidine aurait été utilisée pour empoisonner Alexeï Navalny, le célèbre opposant russe à Vladimir Poutine, mort en prison le 16 février 2024, il y a deux ans jour pour jour.
C'est en tout cas ce qu'affirment cinq pays européens à l’issue d’une enquête conjointe : "Le Royaume-Uni, la Suède, la France, l'Allemagne et les Pays-Bas sont convaincus qu'Alexeï Navalny a été empoisonné avec une toxine létale", ont déclaré leurs représentants en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité internationale, samedi 14 février.
Du polonium à l'épibatidine
Des analyses en laboratoire à l’échelle européenne ont permis d’isoler dans des échantillons de peau d’Alexeï Navalny des traces "d’une toxine mortelle présente dans la peau des grenouilles-dards d’Équateur, [l’épibatidine]", ont affirmé les cinq États.
"Nous rejetons fermement ces accusations qui sont biaisées et ne reposent sur rien de concret", a réagi Dmitry Peskov, le porte-parole du président russe.
Mais ces conclusions et l’annonce faite à l’occasion de la plus importante conférence sur la sécurité internationale ont permis à la grenouille-dard et à son épibatidine d’attirer l’attention mondiale.
À lire aussiLe Novichok, un poison de la guerre froide encore plus mortel que le sarin
Ce poison exotique vient ainsi s’ajouter au polonium, la substance radioactive utilisée pour empoisonner Alexandre Litvinenko en 2006, et au Novitchok, l’agent neurotoxique qui a servi dans la tentative d’assassinat de l’ex-agent double Sergueï Skripal en 2018. À chaque fois, Moscou est accusé d’être à l’origine de ces empoisonnements.
Dans le cas d’Alexeï Navalny, "les symptômes [avant sa mort] correspondent à ce qui est connu des effets de l’épibatidine", souligne le média indépendant russe Meduza. L’exposition à ce poison provoque des contractions musculaires, une paralysie, des convulsions, un ralentissement du rythme cardiaque, une insuffisance respiratoire, a détaillé à la BBC Jill Johnson, une toxicologue britannique.
Tout ou presque a été dit dans les médias – y compris France 24 – ces deux derniers jours sur la dangerosité de cette toxine "200 fois plus puissante que la morphine".
Discret et mortel
Mais "pourquoi est-ce que la Russie, qui détenait déjà Alexeï Navalny, aurait-elle eu besoin d’avoir recours à une telle toxine exotique pour éliminer cet opposant ?", s’interroge Kevin Riehle, spécialiste des services de renseignement à la Brunel University de Londres.
Les services russes de sécurité "auraient pu utiliser n’importe quel autre poison sur Alexeï Navalny, ou le laisser simplement mourir en prison", abonde Luca Trenta, chercheur en relations internationales à l’université de Swansea (pays de Galles) et spécialiste des opérations d’assassinat par les services secrets.
D’un point de vue toxicologique, le recours à l'épibatidine peut se justifier par son efficacité. "Pour d’autres agents innervants plus connus, comme le sarin ou le Novitchok, il est possible de contrer les effets avec de très bons soins médicaux appliqués très tôt. Mais je ne sais pas du tout comment on traite des empoisonnements à l’épibatidine, et je n’ai rien vu de concluant là-dessus", affirme Alastair Hay, toxicologue à l’université de Leeds.
Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Une extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.
Il n’existe qu’un seul cas documenté d’un individu exposé à ce poison et qui y a survécu : un laborantin aux États-Unis en 2010. Mais le récit de son sauvetage, à l’aide d’antihistaminiques, "soulève beaucoup de questions", tient à nuancer Alastair Hay.
Une substance difficile à contrer… et à déceler. "Il suffit d’une dose relativement faible pour être mortel, ce qui signifie que les traces dans l’organisme sont difficiles à trouver lors des analyses", explique le toxicologue britannique.
C’est d’autant moins évident si on ne sait pas quoi chercher. Et comme l'épibatidine ne semble jamais avoir été utilisée auparavant dans des cas d’empoisonnements, ce n’est pas la première toxine que les analystes vont tenter d’identifier dans l’organisme.
Ce poison est également assez simple à administrer : "On sait qu’on peut être empoisonné en l’ingérant, en y étant exposé par voie cutanée et, bien que ce soit moins documenté, c’est probablement un poison qui peut agir en étant inhalé", détaille Alastair Hay.
Navalny, un cobaye ?
Tous ces aspects ne suffisent pas à justifier le recours à l’épibatidine contre un opposant déjà en mauvaise santé et derrière les barreaux en Russie, estime Kevin Riehle. "La seule raison qui me vient à l’esprit, et qui est assez monstrueuse, serait qu’Alexeï Navalny a servi de cobaye pour ce poison", affirme-t-il.
En effet, cette toxine "est connue depuis des décennies par les scientifiques qui ont cherché à l’utiliser comme antalgique. La substance peut aujourd’hui être reproduite en laboratoire", confirme Alastair Hay. "La mise au point de cette arme n’est pas difficile", mais encore faut-il s’assurer de son efficacité, reconnaît Luca Trenta.
Pour Moscou, il peut aussi s’agir d’une manière de rappeler que "leurs laboratoires, qui travaillent depuis des décennies sur la mise au point de poisons, sont toujours capables d’élaborer de nouvelles toxines complexes et efficaces", souligne Mark Galeotti, spécialiste des questions de sécurité en Russie et directeur du cabinet de conseil Mayak Intelligence.
Le recours à l’épibatidine sert, d’après cet expert, à créer "une ambiguïté constructive". "D’un côté, les autorités russes pouvaient espérer que l’empoisonnement passe inaperçu ; mais de l’autre, s’il est découvert, autant utiliser un poison rare et exotique", note Mark Galeotti. Cette manière de frapper les esprits avec des images de grenouilles mortelles et de venin venu de très loin "permet de créer un récit qui démontre jusqu’où le Kremlin est prêt à aller pour faire taire ses critiques", précise ce spécialiste.
Enfin, "le recours au poison est aussi une question de vengeance contre les opposants au pouvoir russe", assure Luca Trenta. Et pour faire de la mort d'un empêcheur de tourner en rond du calibre d’Alexeï Navalny un exemple retentissant, quelle meilleure manière qu’avec un poison exotique, inédit et particulièrement virulent ?
Mots-clés associés à l’article
Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.




