En rupture avec la précédente programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), qui prévoyait la fermeture de 14 réacteurs, la PPE3, présentée jeudi par le Premier ministre Sébastien Lecornu, acte la relance du nucléaire. France 24 fait le point sur les principales lignes de la nouvelle politique énergétique de la France pour la période 2025-2035.

Publié le : 12/02/2026 - 18:27Modifié le : 12/02/2026 - 21:09

La fin du suspense. Sujet d'intenses débats depuis trois ans, la nouvelle stratégie énergétique de la France, plusieurs fois retardée du fait de l'instabilité gouvernementale et d'antagonismes politiques sur la place du nucléaire et des renouvelables, a été dévoilée jeudi 12 février par le Premier ministre Sébastien Lecornu.

La 3e programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE3) fixe comme objectif de passer de 60 % d'énergies fossiles dans la consommation à 60 % d'énergie décarbonée d'ici 2030, ​et 70 % en 2035, selon le gouvernement. L'énergie décarbonée doit ainsi représenter 70 % d'ici 2035 avec une contribution de l'électricité à hauteur de 38 %.

Cette feuille de route, qui doit être publiée dans un décret au Journal officiel vendredi matin, détaille la part qui reviendra à chaque filière – nucléaire, éolien, solaire, hydraulique – dans la production d'énergie au cours des dix prochaines années. Le chef de l'exécutif en a dévoilé les principales lignes lors d'un déplacement sur les barrages hydroéléctriques de Saut-Mortier et de Vouglans, dans le Jura.

Avec cette PPE3, pour la période 2025-2035, le gouvernement acte une stagnation de la consommation électrique, qui le pousse à lever le pied sur le déploiement des énergies éolienne et solaire, à côté d'une relance massive du nucléaire.

Le choix controversé du décret

Dans un entretien accordé à la presse régionale, Sébastien Lecornu avait annoncé le 7 février opter pour un décret plutôt qu'une loi, écartant ainsi tout débat sur la question.

Si un texte de loi était initialement prévu par la loi Énergie-Climat de 2019, et devait être publié avant le 1er juillet 2023, la guerre en Ukraine puis l'instabilité politique française ont perturbé le calendrier, et aucun projet de loi n'a été présenté devant le Parlement.

Après le dépôt d'une proposition de loi au Sénat, adoptée par la majorité sénatoriale de droite puis amendée à l'Assemblée par le groupe LR et le RN, exigeant respectivement un moratoire immédiat sur les nouvelles installations éoliennes et photovoltaïques, et le redémarrage de la centrale nucléaire de Fessenheim, le texte avait finalement été rejeté par les députés, mais adopté en nouvelle lecture au Sénat fin 2024 sans le moratoire exigé par LR. Un décret était initialement prévu pour septembre 2025, mais le calendrier a de nouveau été perturbé par la chute du gouvernement Bayrou

Ainsi, "les débats ont largement eu lieu", estime Sébastien Lecornu. "C'est en raison de l'urgence" que la voie règlementaire est aujourd'hui privilégiée.

"Passé par décret est très regrettable. C’est faire fi de la loi, de la volonté des Français qui s’expriment au travers la souveraineté du Parlement", réagit la présidente de la commission des affaires économiques du Sénat, Dominique Estrosi Sassone (LR). "On a fait pression pour que le gouvernement inscrive le texte à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, mais il est tétanisé par ce qu’il pourrait se passer", analyse-t-elle.

"Passer par décret pose des questions démocratiques. Mais d’un autre côté il y a urgence pour tous les opérateurs d’énergie. Ils ont besoin de visibilité", note de son côté le patron des sénateurs écologistes, Guillaume Gontard.

Le PPE 1 et le PPE 2 ont tous deux été adoptés par décret en 2016 et 2020.

Relance du nucléaire

Pour gagner en souveraineté énergétique, réduire la dépendance au gaz et au pétrole importé et produire plus d'électricité, le gouvernement mise sur l'atome et pousse le curseur à fond sur le nucléaire avec des objectifs de production plus ambitieux que l'an dernier à l'ouverture des débats. Une hausse que devra assumer le parc actuel des réacteurs, les six nouveaux EPR annoncés par le gouvernement n'étant pas attendus avant 2038.

La PPE3 prévoit une relance du nucléaire, en rupture avec la précédente stratégie pour 2019-2024 – qui prévoyait de fermer 14 réacteurs –, avec "une optimisation" du parc existant dès 2030 et une hausse de la production de 380 à 420 terawatt-heure (TWh) contre 320 en 2023, alors que l'électricien public EDF visait 400 TWh.

Les objectifs du gouvernement et d'EDF se heurtent cependant à la modulation nucléaire [aussi appelée "suivi de charge", elle désigne l'adaptation en temps réel des moyens de production à la demande en électricité du pays]. La production des réacteurs baisse la nuit, mais aussi le jour pour s'adapter à la production des panneaux solaires. Ainsi, la modulation nucléaire a doublé depuis 2024, de quoi susciter des inquiétudes quant aux conséquences économiques et techniques d'un tel phénomène.

Un rapport d'EDF, en partie dévoilé par La Tribune le 5 février et dans lequel l'électricien public alerte sur les conséquences de l'intensification des variations de puissance des réacteurs atomiques, a d'ailleurs été intercepté par le gouvernement qui a demandé à EDF de ne pas le publier.

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Des renouvelables préservés, mais sans doute ralentis

Énergie renouvelable la plus consensuelle, l'hydroéléctricité sera relancée. La PPE prévoit d'augmenter à hauteur de 2,8 GW les capacités de barrages existants, dont 1,7 GW dans les stations de transfert d'énergie par pompage (STEP), qui contribuent à l'équilibre entre production et consommation électrique, grâce à leur fonction de stockage.

Mais le document prévoit en revanche un coup de frein sur le photovoltaïque.

Alors qu'est évoquée une "poursuite raisonnée du développement des énergies renouvelables électriques terrestres", dont les objectifs d'installations ont été ajustés pour tenir compte de l'évolution de la consommation électrique sur les dernières années", le texte prévoit une baisse des appels d'offres publics pour les futurs parcs photovoltaïques.

D'ici 2030, le solaire devrait produire 48 GW d'électricité, contre 54 GW dans la PPE mise en consultation du public en mars dernier. Le développement se poursuivra donc, mais moins rapidement. Alors que la France a produit 6 GW grâce aux panneaux solaires l'an dernier, cette PPR3 ne prévoit que 3,5 GW d'ici 2030 chaque année.

L'éolien mer est confirmé, mais avec un léger décalage dans le temps. La PPE mise sur une accélération des installations, avec un objectif de 15 GW de puissance installée d'ici 2035. Cependant, la cible de 18 GW est quant à elle désormais prévue pour 2037, afin de mieux tenir compte des délais de raccordement.

En fin de compte, c'est sur l'éolien terrestre que le coup de frein est le plus significatif, en raison d'oppositions locales. L'objectif étant lui aussi abaissé, passant de 33 à 31 GW d'ici 2030, et de 45 à 35-45 GW à horizon 2035. Le gouvernement dit souhaiter donner la priorité au renouvellement des parcs actuels avec des turbines plus performantes, plutôt qu'à de nouvelles installations.

Si nombre de défenseurs de l'environnement déplorent ces nouvelles orientations, la droite et l'extrême droite se montrent, elles, très critiques. Le parti de Marine Le Pen prépare un recours devant le Conseil d'État contre la PPE et menace même de censurer le gouvernement.

Jeudi, une enquête de la journaliste et enquêtrice Sophie Simpere, publiée sur le site de l'Observatoire des multinationales, revient sur la manière dont "l’extrême droite gagne des points dans cette bataille énergétique à contre-courant".

Bruno Retailleau, sénateur LR de Vendée (région accueillant de nombreux parc éoliens) a lui aussi taclé la PPE dans une tribune publiée sur L'Opinion, exigeant la fin des subventions aux énergies renouvelables qu'il considère comme "un poids financier pour le mix électrique français".

"La publication de la PPE 3 va faire exploser le prix de l’électricité. Ce décret ne fait qu’obéir aux intérêts économiques allemands qui veulent saborder notre atout nucléaire et aux lobbys des énergies renouvelables qui se gavent d’argent public", a réagi jeudi sur X Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France.

À gauche, Matthias Tavel, député LFI-NFP de la Loire-Atlantique, déplore à l'inverse, un "recul sur le développement des énergies renouvelables à rebours de l'ambition climatique et industrielle, notamment pour l'éolien en mer".

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Biométhane, géothermie, hydrogène décarboné...

En parallèle, le gouvernement annonce vouloir encourager le recours à des sources d'énergie non-électriques décarbonées "pour les usages de l'énergie difficilement électrifiables".

Pour le biométhane (gaz renouvelable), le gouvernement prévoit des objectifs importants de 47 à 82 TWh en 2035, en légère baisse par rapport à la version de mars.

Dans la chaleur renouvelable, il vise toujours 328 à 421 TWh en 2035, notamment avec la géothermie profonde et de surface.

Dans l'hydrogène décarboné, le gouvernement lisse les objectifs dans le temps : jusqu'à 4,5 GW pour 2030 et un nouvel objectif de 8 GW en 2035. Il mise sur une "augmentation progressive de la consommation d'agrocarburants, notamment pour le transport aérien et maritime", avec une cible de 70 à 90 TWh en 2035.

Avec AFP

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