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Publié le : 06/03/2026 - 12:47
C’est un manque à gagner considérable pour l’économie du Venezuela : le torchage de gaz. Il consiste à brûler le gaz naturel émis lors de l’extraction du pétrole, sans le valoriser, un procédé massif dans le nord-est du pays. C’est ce que déplorent nos Observateurs, qui soulignent aussi l’impact de cette pratique pour l'environnement et la santé.
"Quand on regarde les images [satellites] prises de nuit, l’est du Venezuela brille plus que Caracas". C'est ce que l’un de nos Observateurs au Venezuela, ayant travaillé dans le secteur pétrolier dans le passé, confiait à notre rédaction, il y a quelques semaines.
De fait, une grosse tache lumineuse est visible dans l’État de Monagas, sur les images de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA) ou encore sur le site Open Infrastructure Map.
En cause : "le gaz qui est brûlé là-bas", explique notre Observateur. Autrement dit, la lumière visible depuis le ciel est due au torchage de gaz, une pratique qui consiste à brûler le gaz naturel émis lors de l’extraction du pétrole, sans le valoriser. Ce gaz est donc gâché.
En analysant d’autres images satellites, prises en plein jour cette fois, notre rédaction a repéré plus de 40 cheminées avec des flammes au niveau des infrastructures pétrolières dans l'État de Monagas, en 2025 : elles correspondent à des torchères, utilisées pour le torchage de gaz.
Selon un rapport de la Banque mondiale, le Venezuela est le cinquième pays au monde en matière de torchage, si l’on considère le volume total de gaz brûlé. Il se trouve derrière la Russie, l’Iran, l’Irak et les États-Unis. Mais si l’on considère l’intensité du torchage, c’est-à-dire le volume de gaz torché par baril de pétrole extrait, la république bolivarienne est deuxième, derrière la Syrie.
"Si ce gaz était utilisé ou vendu, au lieu d’être brûlé, on aurait plus d’argent"
Cette situation s’explique notamment par un manque d’investissement dans les équipements, selon Gilberto Morillo, un consultant énergétique au Venezuela ayant travaillé pour l’entreprise pétrolière publique PDVSA dans le passé. Il avait dû la quitter en 2003, lors d’une vague de licenciements sans précédent.
Quand le gaz sort avec le pétrole, il faut des équipements si on veut le récupérer, le stocker, le nettoyer, séparer les liquides du gaz, etc. Si on parvient à le récupérer correctement, on peut l’utiliser de différentes manières : dans l’industrie, comme gaz domestique, et il peut aussi être injecté dans les puits de pétrole, pour augmenter leur pression, ou alors être vendu. Après 2003, PDVSA a commencé à décliner techniquement, à perdre de l’argent, et elle n’a pas investi pour récupérer le gaz. Or, si le gaz n’est pas traité et récupéré, il doit être brûlé. [Sinon, il existe un risque d’explosion, NDLR.] Actuellement, on a peut-être 50% du gaz qui est brûlé : c’est une estimation personnelle, car il y a très peu d’informations sur PDVSA et le ministère des Hydrocarbures. C’est énormément de gaz, alors qu’avant, quand je travaillais là-bas, c’était plutôt autour de 10% [un chiffre que nous n’avons pas pu vérifier de manière indépendante, NDLR]. Le fait de le brûler a des conséquences économiques, car s’il était utilisé ou vendu, on aurait plus d’argent.
Selon une enquête sur PDVSA, publiée en 2020 par la plateforme Connectas, des "millions de dollars" seraient ainsi perdus par l’entreprise lorsqu’elle brûle son gaz ou quand elle le libère dans l’atmosphère sans le brûler - une autre pratique plus courante dans l’ouest du pays.
L’estimation de 50% de gaz brûlé de notre Observateur est proche de celle d’un expert de l’Université de Columbia, cité par le New York Times.
"Le torchage produit du CO2, ce qui contribue au réchauffement climatique"
Outre les pertes financières, le torchage a également des conséquences pour la santé et l’environnement : en 2024, le torchage dans le monde aurait généré 389 millions de tonnes d'équivalent CO2, selon le rapport de la Banque mondiale.
Fernando Morales, professeur à l’Université vénézuélienne Simon Bolívar et consultant sur différents sujets liés à l’environnement.
Dans l’est du pays, les puits de production contiennent une proportion importante de gaz associé. Des volumes énormes de gaz y sont brûlés en permanence, alors qu’en théorie, le gaz ne devrait être brûlé qu’en cas d’urgence. Cela produit du CO2, ce qui contribue au réchauffement climatique, au niveau global. Au niveau local, comme c’est une combustion qui n’est pas propre, elle génère de la suie ou encore des [hydrocarbures] aromatiques polycycliques [polluants de l’air, NDLR] - tels que le benzopyrène, le naphtalène et l’anthracène, qui sont très néfastes pour ceux qui les respirent. Ces composants sont assez similaires à ceux produits, par exemple, par un véhicule diesel en mauvais état. Le benzopyrène, en particulier, est associé au cancer du poumon, en cas d’exposition chronique. D’autres composants, sans être forcément cancérigènes, peuvent aussi être irritants et provoquer des maladies pulmonaires.
Une ancienne habitante de Maturín, la capitale de l’État de Monagas, qui vit désormais à l’étranger, a affirmé à notre rédaction, sous couvert d’anonymat, qu’elle connaissait des personnes ayant "des cancers, les yeux irrités et des problèmes respiratoires". Des problèmes liés, selon elle, à la pollution générée par les installations pétrolières.
Dans l’enquête publiée en 2020 par Connectas, le président du Collège des médecins d’Anzoátegui, un État voisin de celui de Monagas, indiquait également que les pathologies respiratoires étaient plus nombreuses dans les municipalités où des industries pétrolières étaient présentes.
"La nuit, il y a une lumière jaune dans le ciel, qui provient des torchères"
Des problèmes auxquels s’ajoutent de la "pollution lumineuse, sonore et thermique" liée au torchage, selon Carlos Piccinoni, un autre habitant de Maturín.
En journée, seules les flammes sont visibles. Mais la nuit, il y a une lumière jaune dans le ciel, qui provient des torchères à 30 km d’ici. On s’en rend compte surtout si on a une coupure de courant en ville. Ce qu’on voit, c’est comme un incendie, sous contrôle. Quand on se trouve à côté, on peut presque rouler sans phares, tellement le ciel est lumineux.
Pour les habitants qui habitent juste à côté, c’est bruyant. Les torchères font un bruit particulier, qui fait penser à un chalumeau. C’est comme le son d’un bec à gaz, mais de deux mètres de diamètre. Et la chaleur est aussi très forte : je pense qu’il fait quasiment 10 degrés de plus à côté.
Carlos Piccinoni indique aussi que les habitants de la zone ont déjà connu des pénuries de gaz dans le passé, et qu’il coûte relativement cher. Un comble selon une ancienne habitante de Maturín, résidant désormais à Caracas :
En 2017, nous avons passé neuf mois sans gaz. À l’époque, des voisins ont payé jusqu’à 100 dollars pour acheter une bonbonne de gaz. Et pendant ce temps, depuis ma fenêtre, je voyais les torchères brûler du gaz toute la journée.
Vers une relance du secteur pétrolier ?
Fin janvier, moins d’un mois après l’enlèvement de Nicolas Maduro par les États-Unis, le parlement vénézuélien a approuvé une réforme de sa loi sur les hydrocarbures, favorable au secteur privé, sous la pression des États-Unis. Dans la foulée, ces derniers ont levé un certain nombre de sanctions.
Selon Gilberto Morillo et Fernando Morales, ces mesures devraient permettre au secteur pétrolier de recevoir davantage d’argent, ce qui pourrait permettre la modernisation de ses infrastructures, la relance de la production, ainsi que la diminution du torchage. "Si tous les investissements arrivent, on estime - avec d’autres collègues - qu’on pourrait atteindre les trois millions de barils de pétrole par jour d’ici huit à neuf ans", conclut Gilberto Morillo. Soit trois fois plus que la production actuelle.
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