Tokyo (AFP) – A l'heure où l'IA fait tanguer le monde des prix littéraires, les jeux d'écriture du mouvement Oulipo résistent et restent pertinents, assure son président Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020, à l'issue d'un défi collectif dans un train japonais.
Publié le : 02/11/2026 - 06:45
Le prix Goncourt 2026 sera remis mardi au terme d'une controverse: le roman "C'était ça ou mourir" a été écarté de la sélection, son auteur Thélyson Orélien étant suspecté d'avoir utilisé l'intelligence artificielle.
Les écrivains membres de l'Oulipo, atelier de littérature expérimentale fondé en 1960, pourraient être eux aussi tentés de recourir à la machine pour leurs exercices soumis à contraintes : interdiction d'utiliser une lettre, formes versifiées originales, palindromes géants...
Tout au contraire, affirme à l'AFP Hervé Le Tellier, actuel président de l'Oulipo et lui-même récompensé par le Goncourt pour son roman "L'Anomalie".
"Si on demande à l'IA d'écrire pour nous, c'est fini. Ça n'a plus aucun intérêt. Ma position, c'est que l'auteur, c'est quelqu'un qui se coltine avec la question de l'écriture, avec la question du processus, du geste, de la réflexion", explique-t-il.
"L'affaire Thélyson Orélien révèle un problème dans le rapport à la création, la culture du résultat" avec "des gens qui vont vouloir avoir un livre, y compris s'ils ne savent pas écrire ou s'ils ne veulent pas écrire ou s'ils ne veulent pas s'affronter à la question de la création littéraire", juge-t-il.
Pour lui, les exercices de l'"Ouvroir de Littérature Potentielle" (Oulipo) constituent un antidote : cet atelier de création littéraire répertorie les potentialités du langage en s'imposant des contraintes quasi mathématiques... pour faire jaillir une littérature originale.
Défi dans un train
Sa figure phare, Georges Perec, a publié en 1969 "La Disparition", roman de 300 pages où n'apparaît jamais la lettre "e". "On ne va pas demander à l'IA d'écrire une deuxième +Disparition+, ça n'a aucun intérêt!", insiste Hervé Le Tellier.
Alors qu'une grande exposition consacre depuis la mi-octobre à la Bibliothèque nationale de France (BNF) l'œuvre de Perec (1936-1982), les membres actuels de l'Oulipo poursuivent "sans faillir" leurs réunions mensuelles, leurs publications... et les ateliers en milieu scolaire, à la dimension ludique et pédagogique très appréciée.
Ils viennent de publier un livre-hommage rejouant avec les "Cent mille milliards de poèmes" de Raymond Queneau (1961), où chacune des strophes de dix sonnets se combinait aux autres.
Et ils ont imaginé en 2020 des lettres au Père Noël écrites par des figures aussi variées que Sherlock Holmes, Edith Piaf ou le commandant Cousteau...
Dernier projet en date : quatre membres de l'Oulipo incluant M. Le Tellier se sont rendus au Japon fin octobre. Avec 12 autres écrivains (4 autres Français et 8 Japonais), ils se sont attelés à écrire un roman commun en 24 heures le temps d'un voyage en train : une "procédure" très oulipienne où chaque participant rédigeait un chapitre.
Et une logique pour un mouvement aux liens anciens avec le Japon : Perec avait co-rédigé un traité sur le jeu de go, et les poètes oulipiens s'étaient rapidement emparés du haïku et du tanka, formes versifiées nippones.
Traducteur japonais
A l'arrivée du train à Matsue (ouest), les Oulipiens ont animé un atelier poétique: dans le public, surprise de taille, figurait en personne le traducteur japonais de Perec.
"Il s'est avancé timidement en disant qu'il avait traduit +La Disparition+, on a failli tomber à la renverse ! C'est un tour de force de l'avoir transposé en japonais", s'émerveille l'Argentin francophone Eduardo Berti.
A la place de la lettre "e", la version nippone fait l'impasse sur les mots et caractères comportant le son "i".
Et l'Oulipo se renouvelle : trois nouveaux membres l'ont récemment rejoint.
"C'est un groupe vivant. Il a besoin en permanence de faire entrer des jeunes auteurs, qui parfois connaissent encore assez mal l'Oulipo. C'est avec cette venue de sang frais que le groupe se survit à lui-même indéfiniment", souligne Hervé Le Tellier.
Le groupe approche de sa 800e réunion mensuelle consécutive: "Tous les mois, on se voit, on dîne ensemble, on travaille. Et on fait ça depuis 1960", confirme à l'AFP Paul Fournel, auteur de "tables de multiplication" poétiques.
Pour ce vétéran de l'Oulipo de 79 ans, qui accueillait Perec chez lui dans sa jeunesse, aucune peur de l'IA : "l'informatique ne résonne pas à la lettre: le travail du mot ne sera pas concurrencé".
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