Le British Museum est accusé d'avoir retiré le terme "Palestine" de ses expositions sous la pression d'un groupe pro-israélien. En réalité, seuls certains panneaux sur l'Antiquité ont été modifiés, pour des raisons de neutralité mais aussi historiques, ce que valident plusieurs historiens. Le musée dit avoir commencé ces changements l'année dernière, soit avant les demandes du groupe pro-israélien.
Publié le : 19/02/2026 - 19:37Modifié le : 20/02/2026 - 11:17
Polémique autour du célèbre musée britannique : depuis mi-février, plusieurs médias ont relayé l'idée que le British Museum avait fait retirer le terme "Palestine" de ses expositions.
"Le nom 'Palestine' a été retiré de toutes les vitrines du British Museum", a par exemple publié le média en français AJ+ issu du média qatari Al Jazeera, dans une publication Facebook le 16 février. De même, l'Agence Média Palestine, qui affirme que le musée britannique aurait retiré ce mot "de ses expositions suite à la pression d'un groupe pro-israélien".
En ligne, plusieurs comptes anglophones et francophones reprennent aussi l'information : le compte Pure TV+, déjà épinglé par notre rédaction pour des publications trompeuses, a par exemple déclaré à ses 200 000 abonnés sur Facebook que le British Museum avait décidé "sous la pression d'un groupe pro-israélien" de "supprimer toutes les mentions 'Palestine' dans ses expositions".
Le terme "Palestine" toujours utilisé par le British Museum
En réalité, le terme "Palestine" est encore bien présent dans plusieurs expositions du British Museum, comme le musée l'a lui-même affirmé dans un court communiqué publié le 16 février : "Il a été rapporté que le British Museum avait supprimé le terme 'Palestine' de ses expositions. Cela est tout simplement faux. Nous continuons à utiliser le terme "Palestine" dans toute une série de galeries, tant contemporaines qu'historiques".
Contacté par notre rédaction, le musée britannique, célèbre notamment pour ses collections antiques, indique qu'il utilise toujours le terme Palestine, à la fois selon "la terminologie de l'ONU sur les cartes qui indiquent les frontières modernes, par exemple Gaza, Cisjordanie, Israël, Jordanie", mais aussi en "référence au terme 'palestinien' comme identifiant culturel ou ethnographique lorsque cela est approprié".
Le musée a tout de même bien modifié "certaines étiquettes et cartes" concernant la période de l'Antiquité, pour des raisons décrites comme historiques. Comme expliqué à notre rédaction, il choisit par exemple désormais d’utiliser "des termes tels que 'Canaan', qui est plus pertinent pour le sud du Levant à la fin du deuxième millénaire avant J.-C". Le British Museum a précisé auprès de notre rédaction que ces changements ont été réalisés "l'année dernière", mais que les termes Palestine et Palestiniens étaient toujours utilisés par exemple dans la salle 57 du musée dédiée au "Levant ancien" - une salle accessible sur Google Maps ici.
Des pressions pro-israéliennes réfutées par le musée
Ceux qui accusent le musée d'effacement de la mémoire palestinienne considèrent cependant que ce changement a été impulsé sous la pression d'acteurs pro-israéliens. À l'origine de ces accusations : un article publié le 14 février par le média britannique The Telegraph, indiquant que le British Museum a effectué ces changements à la suite de plaintes de la part d'un collectif d'avocats britanniques pro-israéliens concernant l'utilisation anachronique du terme dans certaines des salles sur l'histoire antique.
Ce collectif intitulé UK Lawyers for Israel (UKLFI),connu pour ses campagnes de soutien à Israël, a en effet indiqué avoir envoyé une lettre à la direction du musée pour critiquer le fait que "plusieurs cartes et descriptions appliquaient rétroactivement le terme 'Palestine' à des périodes où aucune entité de ce nom n'existait, risquant ainsi d'occulter l'histoire d'Israël et du peuple juif". Le collectif à indiqué à France 24 que la lettre a été envoyée au musée le 6 février.
Le 14 février, le collectif a lui-même publié sur son site un article qui se félicitait du changement opéré par le musée, citant un porte-parole du musée qui aurait reconnu auprès de l'organisation que "l'usage historique du terme Palestine [...] n'était plus pertinent dans certaines circonstances".
Interrogé sur ce point, le musée affirme que la décision de modifier ces panneaux a été réalisée indépendamment et n'était pas liée à la lettre envoyée par UKLFI. Selon un porte-parole du musée interrogé par le site Museum Journal qui est revenu sur l'affaire, les conservateurs du musée avaient "commencé leur révision et mise à jour de l'étiquetage il y a plus d'un an" sur la base notamment d'enquêtes auprès du public, soit bien avant l'envoi de la lettre adressée au musée par UKLFI, le 6 février 2026,
Interrogé par notre rédaction pour savoir s’il pouvait fournir des éléments permettant d’établir quand le réétiquetage avait commencé et s'il avait commencé avant l'envoi de la lettre d'UKLFI, le British Museum n'a pas répondu à nos demandes sur ce point.
Le directeur du musée Nick Cullinan a de son côté lui-même affirmé que le processus de changement avait été pensé depuis longtemps par les conservateurs du musée et affirmé qu'il n'avait "pas vu" la lettre de UKLFI, auprès de l'historien écossais William Dalrymple à l'origine très critique sur la décision du musée et qui a partagé ses échanges avec le directeur sur X le 16 février.
Pour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
"Palestine", "Canaan" : un changement de terme "normal et légitime"?
La raison exposée par le musée renvoie toutefois à une explication liée à la situation actuelle en Palestine : "Si le terme 'Palestine' était auparavant considéré comme neutre pour la région, il "n'a plus une connotation neutre et peut être compris comme faisant référence à un territoire politique, c'est pourquoi nous utilisons la terminologie de l'ONU", a indiqué le porte-parole au Museum Journal, ajoutant que "certains panneaux datent d'une période antérieure à la compréhension actuelle du terme et sont en cours de révision".
Sur le plan historique, les quelques changements communiqués par le British Museum semblent en tout cas faire sens aux yeux de quatre historiens interrogés par notre rédaction, même si certains notent également que l'usage du terme Palestine n'était pas non plus incorrect.
Concernant l'utilisation du terme "Canaan", jugé par le musée "plus pertinent pour le sud du Levant à la fin du deuxième millénaire avant J.-C", aucun des spécialistes n'a en effet noté d'erreur historique. L'historien et directeur d'études honoraire à l'École pratique des Hautes études (EPHE) André Lemaire décrit par exemple une évolution "normale et légitime. "[Le terme] Canaan est le terme employé par les textes de l'époque", explique-t-il, précisant que "le terme géographique de Palestine remonte à la désignation faite par [l'historien grec] Hérodote au Ve siècle avant JC".
Un point également soutenu par Thomas Römer, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire "Milieux bibliques" : "Canaan est en effet un terme plus approprié pour désigner le Levant (sud) au deuxième millénaire [avant Jésus Christ, NDLR]. Palestine en forme grecque apparaît probablement pour la première fois chez Hérodote, pour désigner grosso modo la région du Levant jusqu'à la Phénicie".
Tous les historiens interrogés mentionnent tout de même la présence dans la région des Philistins, le peuple qui a donné son nom à la Palestine, dès le XIIe siècle avant notre ère. Pour l'historienne spécialiste du Levant au premier millénaire avant Jésus-Christ, Françoise Briquel-Chatonnet, "les Philistins sont effectivement là à la fin du deuxième millénaire [avant Jésus-Christ, NDLR] mais seulement dans le quart Sud-ouest du Levant Sud. Si le British Museum a retiré le terme 'Palestine' pour désigner l’ensemble du Levant Sud à cette période, c’est en effet juste historiquement. Mais on aurait pu garder 'Palestine' au sens géographique comme on parle de la grotte Chauvet en France alors que la France n’existait pas à cette époque".
L'article du Telegraph à l'origine de la polémique mentionne également deux exemples d’étiquette modifiée sur deux œuvres de l'Égypte antique pour la période de 1700 à 1500 avant J.-C., où le mot Palestine n'existe pas encore et les Philistins ne se sont pas encore installés dans la région. Un carton mentionnant "origine palestinienne" a par exemple été remplacée par "d'origine cananéenne". Françoise Briquel-Chatonnet rappelle toutefois que "pendant longtemps, le terme de Palestine était une appellation utilisée géographiquement"; qui "n'avait pas la même connotation qu'aujourd'hui”. Elle rappelle également que "jusqu'en 1948, les Juifs revendiquaient le terme de Palestine".
Felicity Cobbing, directrice du Palestine Exploration Fund, qui gère la revue scientifique Palestine Exploration Quarterly, indique elle aussi que le British Museum n'a pas fait d'erreur historique en utilisant le terme "Canaan", mais précise que le terme Palestine est également "correct à utiliser dans le contexte du IIe millénaire [avant Jésus Christ, NDLR], car il est utilisé par les chercheurs pour décrire la région dans son ensemble, quelle que soit l'époque".
Elle entend par ailleurs rappeler que le terme demeure historiquement central pour la région : "C'est en quelque sorte une conversation que nous devons avoir : que voulons-nous dire par le terme 'Palestine' ? Faisons-nous référence à la Palestine moderne avec les frontières de 1967, ou considérons-nous le sens historique et géographique plus large de la Palestine ? Le terme 'Palestine' a été utilisé de manière intermittente tout au long de l'histoire. Ce terme n'est pas une exception historique. Il est ancré dans la nomenclature de la région."
Mise à jour le 20/2/2026 : cet article a été modifié à la suite d'une réponse à notre rédaction du collectif UKLFI, qui a indiqué avoir envoyé la lettre au British Museum le 6 février 2026.
Mots-clés associés à l’article
Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.




