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Publié le : 06/11/2026 - 19:49

Cette semaine, Caroline de Camaret reçoit Josep Borrell, ancien Haut représentant de l'Union européenne (UE) pour les Affaires étrangères jusqu'en 2024. Également président du Parlement européen entre 2004 et 2007, il a aussi été l'ancien ministre socialiste des Affaires étrangères du gouvernement de Pedro Sanchez et préside désormais le Cidob (Barcelona Centre for International Affairs). Il décrypte avec nous la colère des jeunesses européennes, les élections américaines de mi-mandat ou encore les élections anticipées en Espagne. Il dresse aussi un constat amer de la politique étrangère de l'UE dans les dernières années.

"Les problèmes sociaux de chaque pays, c'est d'abord la responsabilité de ces pays-là"

Depuis plus d'un mois, le tumulte des colères sociales résonne en Europe. Italie, Espagne, France… Si les revendications sont multiples, les Européens battent notamment le pavé contre le coût de la vie et la précarisation. Quelle est la responsabilité de l'Union européenne dans ce mécontentement ? Pour Josep Borrell, "il ne faut pas demander des pommes aux merisiers. Les problèmes sociaux de chaque pays, c'est d'abord la responsabilité de ces pays-là." Il analyse : "S'il y a une grogne, s'il y a un malaise partout en Europe, c'est pour des raisons communes à l'Europe. Mais prétendre que l'Union européenne va résoudre ça, non. En France, les problèmes que vous avez, ce sont des problèmes français. En Espagne, ce sont des problèmes espagnols. Ils ont un dénominateur commun, c'est le manque de perspective de la jeunesse. C'est le problème du logement, du coût de la vie, de la précarité. Mais ça, ce n'est pas l'Union européenne qui va les résoudre."

"Il y a un refus d'une partie des forces politiques à faire fonctionner l'État de droit"

L'Europe a également été le théâtre de plusieurs transitions politiques dans l'année écoulée, notamment en Hongrie ou en Pologne. Dans la première, le Premier ministre libéral, Péter Magyar, a organisé la destitution du président ultra-conservateur Tamas Sulyok. Mais à Varsovie, le Premier ministre ne parvient pas à faire entrer des juges indépendants au Tribunal constitutionnel, contré par un Président issu du parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS). L'ancien chef de la diplomatie européenne observe : "Ce qu'il se passe, c'est clairement un refus d'une partie des forces politiques à faire fonctionner l'État de droit, l'État de droit tel que nous le comprenons, qui veut dire la séparation des pouvoirs, l'indépendance des juges. Partout, l'indépendance des juges devient une question."

"On retarde artificiellement l'élargissement de l'UE"

En parallèle, la question de l'élargissement de l'Union européenne continue à se poser, avec des pays comme l'Ukraine, la Moldavie ou le Monténégro qui progressent sur le chemin de l'adhésion. Mais en France, par exemple, les partis en tête pour l'élection présidentielle s'opposent à tout élargissement. Josep Borrell remarque : "Il y a très longtemps que l'élargissement bat doucement, parce qu'on sait bien qu'à la fin du chemin, il faut passer par une procédure nationale dans les États membres qui risque d'échouer (...) On ne peut pas avoir les États candidats tout le temps dans le frigidaire, retarder artificiellement la fin du processus parce qu'on a peur que les États membres ne veulent pas." En Serbie, où la Liste des Étudiants vient de renverser le président pro-russe Aleksandar Vučić, le processus d'adhésion à l'UE peut, lui aussi, reprendre. L'ancien diplomate européen tempère : "La Serbie va passer par une situation difficile parce que le parti des étudiants devra gouverner. (...) Eux, ils sont pressés, ils veulent devenir membre de l'Union européenne. (...) Il va y avoir un tournant, ou au moins, ils veulent qu'il y ait un tournant. Est-ce qu'ils vont en être capables ?"

"Que fait la Commission européenne pour empêcher que Trump se comporte ainsi ?"

Les élections américaines de mi-mandat ont été, pour Josep Borrell, "un véritable tremblement de terre". Alors que la vague bleue déferle sur la Chambre des représentants et le Sénat, les Européens espèrent que les démocrates formeront une digue face à un Donald Trump instable et de plus en plus favorable à la Russie. Josep Borrell, s'il salue cette victoire, interpelle l'Europe : "C'est bien que les électeurs américains aient voté contre Trump, clairement. Mais nous, de notre côté, il faudrait aussi faire notre partie du travail. Tout le monde se plaint de la guerre en Iran. Mais quelle voix européenne, hormis l'Espagne, s'est levée contre la guerre en Iran ?". Il déplore ainsi l'hypocrisie de certains dirigeants européens comme Giorgia Meloni qui se distancient soudainement de leur allié et note que les autorités européennes ont trop ménagé le président américain : "Je rappelle que le chancelier allemand, quand les États-Unis ont commencé à bombarder l'Iran, a dit qu'il ne voulait pas embêter ses amis américains avec des considérations mineures sur le droit international. Maintenant, on dit que (le résultat des élections, NDLR), c'est très bien. Mais vous, qu'est-ce que vous avez fait pour empêcher que Trump fasse ce qu'il fait ? Que fait la Commission européenne pour empêcher que Trump se comporte ainsi ?"

Citant également l'inaction de l'Europe sur le volet commercial et les droits de douane, il regrette le comportement de la Commission qui investit, selon lui, toujours plus aux États-Unis : "Ce n'est pas seulement les droits de douane. Les engagements qu'on a pris d'acheter plus d'armes américaines, d'investir plus dans l'économie américaine... On a le rapport Draghi qui dit que le problème, c'est que l'Europe exporte trop de capitaux vers les États-Unis. Et la présidente de la Commission européenne dit 'on va faire encore plus, on va investir plus aux États-Unis, on va acheter plus d'armes, plus de gaz.'"

Si les élections peuvent avoir des conséquences positives sur le soutien à l'Ukraine, Josep Borrell reste prudent : "Il va continuer à aimer Poutine, mais il sera un peu plus contraint. Mais il y a un droit de veto présidentiel. Et le droit de veto, il y a besoin de deux tiers des voix pour le surmonter."

"Pedro Sanchez a clamé dans le désert pour que l'Union européenne agisse"

Le 29 novembre, les Espagnols se rendront aux urnes pour une élection anticipée qui pourrait bien provoquer la chute du gouvernement Sanchez. Le Premier ministre espagnol s'est démarqué, ces dernières années, par des positions fortes sur le plan international, alors qu'il était empêtré dans divers scandales sur le plan national. Pour l'ancien ministre des Affaires étrangères espagnol, "Pedro Sanchez ne se présente pas comme l'anti-Trump. Pedro Sanchez se présente comme (le chef d') un gouvernement qui rend des comptes aux citoyens. (...) Si vous voulez juger le gouvernement espagnol du point de vue de la politique étrangère, elle est aux antipodes de celle de Vox. Le gouvernement espagnol a mené une politique étrangère un peu isolée dans l'ensemble de l'Union européenne, mais ferme et, de mon point de vue, correcte. Il a clairement dit 'ce que Netanyahu est en train de faire à Gaza, c'est un génocide'. Et il a clamé dans le désert pour que l'Union européenne agisse. La présidente de la Commission n'a rien voulu faire et la majorité des États membres non plus. C'est le seul pays qui ait dit non aux 5 % des dépenses militaires. Et il mène une politique du point de vue migration, qui est aussi très différente de celle que la droite veut imposer partout en Europe."

Avant de préciser : "Nous sommes dans une démocratie parlementaire. En Espagne, celui qui gagne, ce n'est pas celui qui reçoit le plus de voix, c'est celui qui est capable d'avoir une majorité parlementaire en faisant des coalitions avec d'autres groupes." La droite devra donc faire alliance avec le parti d'extrême-droite Vox pour gouverner.

Emission préparée par Oihana Almandoz, Perrine Desplats, Florine Hausfater, Charlotte Prudhomme et Isabelle Romero

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