Le ministre des Affaires étrangères français Jean-Noël Barrot et plus de cinquante députés français accusent à tort la rapporteuse spéciale de l'ONU d'avoir déclaré qu’"Israël est l'ennemi commun de l'humanité" lors d'un forum le 7 février. Mais Francesca Albanese n'a pas tenu ces propos, comme le montre le verbatim de son intervention.
Publié le : 12/02/2026 - 11:27Modifié le : 12/02/2026 - 17:14
Des "propos outranciers et coupables" et un appel à la démission de Francesca Albanese : lors de la séance des questions au gouvernement, mardi 11 février, le ministre des Affaires étrangères français Jean-Noël Barrot a attaqué directement la rapporteuse spéciale de l'ONU, qu'il a accusée d'avoir visé "Israël en tant que peuple et en tant que nation". Le ministre a annoncé qu'il demandera la démission de Francesca Albanese lors de la prochaine session du Conseil des droits de l'homme à l'Onu le 23 février.
Pour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Cette décision répondait directement à une question de la députée des Français établis hors de France, Caroline Yadan, qui venait de lui demander de déchoir Francesca Albanese de son "mandat onusien" car la rapporteuse de l'ONU aurait "qualifié Israël d’ennemi commun de l’humanité" lors d'une conférence tenue le 7 février.
Avec certains médias français et israéliens, la députée figure parmi les premiers à soutenir que Francesca Albanese a tenu un tel discours. Le 8 février, elle publie une photo sur X de la rapporteuse avec la citation "Israël est l'ennemi commun de l’humanité", en écrivant : "Ces propos antisémites tenus au Qatar sont inqualifiables."
Deux jours plus tard, 53 députés du parti Renaissance signent un courrier - dont Caroline Yadan est la première signataire - envoyé au ministère des Affaires étrangères pour dénoncer ces supposés propos, sans cette fois-ci mettre de citation directe de la rapporteuse de l'ONU. "Le 7 février dernier, [...], elle a désigné Israël comme ennemi commun de l'humanité", soutient cette lettre.
Signée notamment par l'ancienne Première ministre Elisabeth Borne ou l'ancienne porte-parole du gouvernement Olivia Grégoire, elle demande à ce que Francesca Albanese soit "déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat".
Une citation qui n'existe pas
Mais Francesca Albanese n’a pas prononcé cette phrase lors de cette conférence. Selon les accusations portées contre elle, la rapporteuse spéciale onusienne aurait tenu ces propos au cours d'une table ronde à laquelle elle a participé le 7 février lors d'un forum organisé par le média qatari Al Jazeera, où intervenaient plusieurs spécialistes et responsables politiques du Moyen-Orient.
Intervenue en visioconférence, la rapporteuse spéciale de l'ONU a dénoncé au cours d'une table ronde le "génocide" commis par Israël à Gaza ainsi que l’inaction d’une partie du monde occidental sans jamais affirmer qu'Israël était l'ennemi commun de l'humanité.
Face aux critiques, Francesca Albanese a elle-même diffusé son intervention dans une réponse sur X dès le 9 février, notamment auprès de Caroline Yadan. "Indépendamment de vos attaques personnelles et du mépris affiché envers moi, je vous invite, Madame Yadan, à produire une seule citation où j’aurais qualifié Israël 'd’ennemi de l’humanité'", a déclaré la rapporteuse de l'ONU, accompagnant son commentaire de la séquence en question, d'une durée de quatre minutes et en anglais.
Dans cet extrait, qui est bien le passage incriminé, la rédaction des Observateurs n'a trouvé à aucun moment la citation attribuée à Francesca Albanese. Dans ce discours où elle dénonce un "génocide" à Gaza et dit défendre le "droit international poignardé en plein cœur", la rapporteuse vise surtout les pays occidentaux dans leur ensemble.
Elle emploie bien le terme "ennemi commun" auquel ferait face l’humanité, mais semble là désigner un système plus global face à ceux qui ne contrôlent "pas d’importants capitaux financiers, d’algorithmes ni d’armes". La rédaction des Observateurs a traduit et retranscrit sans coupe la partie du discours incriminée ci-dessous :
Le fait qu'au lieu d'arrêter Israël, une grande partie du monde l'a armé, lui a fourni des excuses politiques, un refuge politique, un soutien économique et financier, c'est un défi. Le fait que la plupart des médias occidentaux aient amplifié le discours pro-apartheid et le discours génocidaire est un défi. Et en même temps, c'est là que réside l'opportunité, car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n'avait été confrontée aux défis auxquels nous sommes tous confrontés. Nous, qui ne contrôlons pas d'énormes capitaux financiers, d'algorithmes ni d'armes, nous voyons maintenant que nous, en tant qu'humanité, avons un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière avenue pacifique, la dernière boîte à outils pacifique dont nous disposons pour retrouver notre liberté.
"L’ennemi commun de l’humanité est LE SYSTÈME"
Sur X, Francesca Albanese a également affirmé que l'ennemi commun qu'elle désignait n'était pas Israël, mais "LE SYSTÈME qui a permis le génocide en Palestine, y compris le capital financier qui le finance, les algorithmes qui le dissimulent et les armes qui le rendent possible".
Interrogée à ce sujet dans l'émission En tête-à-tête sur France 24, mardi 11 février, Francesca Albanese a également tenu la même version, concordante avec l'ensemble de son discours du 7 février:
"Je n'ai jamais, jamais, jamais dit "Israël est l'ennemi commun de l'humanité". Je parlais des crimes d'Israël, de l'apartheid, du génocide. Et j'ai condamné comme l'ennemi commun le système qui ne permet pas d'amener en justice et d'amener à une cessation des crimes d'Israël - le système économique, le système financier et le système politique".
Les critiques visaient également Francesca Albanese pour sa participation à un forum auquel prenaient part notamment le chef du Hamas à l'étranger Khaled Mechaal ou encore le ministre des affaires étrangères iranien Abbas Araghtchi.
Le ministre iranien était bien présent comme le montre le planning du forum. Concernant Khaled Mechaal, son nom n'est pas inscrit dans le planning, mais il est cité par Al-Jazeera dans un article récapitulant les prises de parole des différents intervenants.
De son côté, Francesca Albanese s'est uniquement exprimée le 7 février dans le cadre d'une table ronde à laquelle participaient uniquement des spécialistes en droit international, dont l'ancienne procureure de la Cour internationale de justice Fatou Bensouda.
À lire aussiIsraël "utilise la carte de l'antisémitisme", dit l'experte onusienne Francesca Albanese
Des accusations aussi poussées par l'ambassade d'Israël en France
Ces précisions apportées par Francesca Albanese lundi 9 février au soir n'ont toutefois pas éteint les critiques à ce sujet, au regard de la lettre envoyée par 53 députés français le lendemain et de la réaction de Jean-Noël Barrot mardi 11 février.
Lundi 9 février, l'ambassade d'Israël en France elle-même a aussi publié un montage tronqué de l'intervention de Francesca Albanese sur Al Jazeera, qui laisse à penser que la rapporteuse visait explicitement Israël. La partie mentionnant les capitaux financiers, algorithmes et armes visés à l'origine a été coupée.
Francesca Albanese est ciblée par Israël, mais aussi les États-Unis, pour ses prises de position contre la guerre menée par Israël à Gaza depuis octobre 2023.
En juillet dernier, les États-Unis avaient annoncé la mise en place de sanctions contre la rapporteuse et dénoncé ses "efforts honteux" pour que la Cour pénale internationale prenne des mesures contre des responsables américains et israéliens. À l'époque, Marco Rubio l'avait accusé "d'antisémitisme décomplexé" et de "soutien au terrorisme".
En juillet 2025, Francesca Albanese avait présenté au Conseil des droits de l'homme des Nations unies un rapport intitulé "D’une économie d’occupation à une économie de génocide", dans lequel étaient étudiés "les mécanismes des entreprises qui soutiennent le projet colonial israélien de déplacement et de remplacement des Palestiniens".
À l'époque, la mission d'Israël à Genève avait dénoncé un document motivé par son "programme obsessionnel et haineux visant à délégitimer l'État d'Israël".
En France, un courrier de 43 députés français, déjà porté par Caroline Yadan, avait appelé en mars 2025 à bloquer la reconduction de Francesca Albanese au poste de rapporteuse spéciale pour les territoires palestiniens. Cette dernière avait finalement été renommée en avril 2025 pour trois ans à ce poste.
Mise à jour le 12/2/2026 : Précision portant sur la liste des intervenants inscrits dans le planning du forum d'Al Jazeera.
Mots-clés associés à l’article
Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.




