Plusieurs milliers de personnes manifestent depuis fin octobre en Indonésie pour dénoncer la gestion par le gouvernement des incendies de forêts massifs qui touchent le pays et dont les fumées toxiques affectent la santé de la population locale et gagnent les nations voisines comme la Malaisie ou Singapour. Une catastrophe qui intervient dans un contexte social tendu deux ans après l'arrivée au pouvoir du président Prabowo Subianto.
Publié le : 03/11/2026 - 18:28
La colère gronde. Alors que près de deux millions d'hectares de forêt sont partis en fumée en Indonésie depuis janvier, plongeant le pays dans un épais brouillard orange, plusieurs milliers de manifestants sont descendus dans les rues ces derniers jours, dans une vingtaine de villes. Portés par des mouvements étudiants, ils sont venus dénoncer une mauvaise gestion de la catastrophe par le gouvernement, perçue comme un nouvel exemple d'une "défaillance de l'État".
Présent aux rassemblements, Asep Komarudin, responsable forêts à Greenpeace Indonesia, ne cache pas son exaspération. "L'Indonésie fait face à des mégafeux depuis des mois. Des milliers d'hectares de forêts ont été réduits en cendres. Des villes et villages entiers vivent dans une atmosphère irrespirable à cause des fumées toxiques", liste-t-il, contacté par téléphone. "Et pourtant, le gouvernement continue à nier la gravité de la situation."
Comme de nombreux manifestants, étudiants et activistes, il pointe notamment du doigt le refus du gouvernement de décréter l'état de catastrophe naturelle face à ces mégafeux. "Cela permettrait pourtant de débloquer des moyens pour envoyer de l'aide aux populations dans les zones sinistrées mais aussi pour renforcer localement la lutte contre les incendies", insiste le militant écologique.
"Et c'est d'autant plus grave que, dans certaines régions, les populations ne sont pas encore remises d'anciennes catastrophes", insiste Asep Komarudin. En novembre 2025, des inondations et des glissements de terrain avaient frappé la province d'Aceh, sur l'île de Sumatra, faisant plus de mille morts et détruisant des villages entiers. En août dernier, un tremblement de terre avait ensuite fait une centaine de victimes sur l'île de Florès. "Depuis, beaucoup de familles vivent dans des abris de fortune et n'ont pas pu rentrer chez elles. Le gouvernement a déjà failli en ne les aidant pas. Maintenant, elles subissent aussi de plein fouet les fumées toxiques et les conséquences des incendies."
Des feux aggravés par El Niño
Depuis le mois de janvier, et plus intensément depuis septembre, tout l'archipel indonésien est en proie aux flammes, notamment Bornéo, Sumatra et la Papouasie. Au total, deux millions d'hectares ont été ravagés, selon les données relevées sur les cartes satellite.
Au-delà des effets dévastateurs pour la biodiversité et le climat, les fumées toxiques qui se dégagent ont entraîné de nombreux cas d'infections respiratoires aiguës, en Indonésie et dans les pays voisins – la Malaisie et Singapour.
En septembre, 58 millions d’Indonésiens ont ainsi été exposés à un air jugé malsain voire dangereux, selon une étude publiée jeudi dernier par le Centre de recherche sur l’énergie et la qualité de l’air. Au total, la pollution atmosphérique liée aux incendies aurait provoqué plus de 3 500 décès sur le seul mois de septembre.
"L'Indonésie subit des incendies de forêt chaque année, mais ceux-ci sont assez exceptionnels par leur ampleur car ils touchent l'ensemble de l'archipel. Sur une carte d'Europe, c'est comme s'ils s'étendaient du Portugal à l'Oural", illustre Frédéric Durand, professeur émérite à l’Université Toulouse-Jean-Jaurès (UT2J), spécialiste de la forêt tropicale indonésienne.
Selon lui, cette intensité s'explique par l'effet combiné du phénomène El Niño et de la pratique massive du brûlis, cette technique qui consiste à mettre le feu à une exploitation pour défricher les terres. Une pratique théoriquement interdite mais rarement sanctionnée par Jakarta.
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"Les exploitants agricoles et forestiers commencent à pratiquer le brûlis généralement en septembre. Mais habituellement, les feux s'arrêtent assez vite car cette période marque aussi le début de la saison des pluies", explique Frédéric Durand. "Sauf qu'avec El Niño, l'Indonésie est soumise à une importante sécheresse. En septembre, la pluie n'est donc pas arrivée et les feux ont pu se propager."
"Et les flammes se sont propagées d'autant plus vite que les sols étaient particulièrement secs. Les incendies se sont souvent déclarés dans d'immenses exploitations particulièrement inflammables, comme celles d'huile de palme ou de pâte à papier."
Selon la plateforme indépendante de suivi de la déforestation et des incendies Nusantara Atlas, 85 000 hectares sur les deux millions touchés par les flammes étaient de la forêt naturelle. Des surfaces destinées à l'huile de palme ou à la pâte à papier ont également été ravagées par les flammes.
De quoi, donc, attiser la colère des manifestants. "Ces dégâts sont immenses car certaines élites brûlent tout pour leur profit", dénonce l'un d'entre eux auprès de l'AFP. "À nous, que nous reste-t-il ?"
Coût de la vie, recul des libertés…
Les manifestations ont ainsi éclaté dans plusieurs provinces directement affectées par les incendies, à Pontianak (Kalimantan occidental) ou encore à Palangkaraya (Kalimantan central), jusqu'à atteindre la capitale, Jakarta. Avec, partout, les mêmes slogans appelant l'État à déployer davantage de moyens contre les incendies mais aussi à poursuivre les entreprises responsables et à restaurer les écosystèmes détruits.
"Mais, en réalité, ces revendications sont venues s'ajouter à une myriade d'autres, dans un contexte social tendu", note Anda Djoehana Wiradikarta, professeur des universités spécialiste de l'Indonésie. Car ce n'est pas un hasard du calendrier : ces manifestations interviennent tout juste deux ans après l'accession au pouvoir du président Prabowo Subianto.
En 2024, cet ancien général de l'armée était arrivé à la tête du pays grâce à une image d'homme sympathique, ouvert, et était porté par un programme axé notamment sur l'aide aux communautés les plus vulnérables. Deux ans plus tard, sa popularité a atteint des niveaux historiquement bas, sur fond d'allégations de corruption généralisée au sein de son gouvernement et d'autoritarisme croissant.
"Il avait par exemple fait campagne sur un programme à plusieurs milliards de dollars pour offrir des repas gratuits dans les cantines", explique Anda Djoehana Wiradikarta. Cette mesure phare a finalement fait l'objet de nombreuses controverses. L'homme chargé de la mise en œuvre du programme a été arrêté pour corruption présumée tandis que des milliers d'écoliers ont été intoxiqués après avoir consommé des repas avariés.
"Les manifestations actuelles s'inscrivent ainsi dans la continuité de celles qui ont éclaté en février et août 2025, lorsque des milliers d'étudiants étaient déjà descendus dans la rue pour dénoncer la vie chère, le coût des études, la précarité de l'emploi, et pour marquer leur défiance envers un gouvernement corrompu", pointe ainsi le spécialiste, faisant le parallèle avec la mobilisation de la jeunesse partout en Europe, mais aussi en Inde ou au Népal.
En Indonésie, ces événements de l’été 2025 avaient donné lieu à une répression forte des autorités, avec des arrestations massives et des poursuites pénales sévères contre des manifestants souvent jeunes. À Jakarta, le 28 octobre dernier, face aux 14 000 policiers et soldats déployés pour maintenir l'ordre, les manifestants ont répondu en levant trois doigts vers le ciel, reprenant le salut popularisé par la saga "Hunger Games" et adopté par les mouvements prodémocratie un peu partout, comme un signe de défiance face à un recul des libertés.
"Pas d'air pur sous un gouvernement corrompu" ou "Vous avez faim ? Mangez les riches !", pouvait-on lire sur les pancartes, signes de cette longue liste de griefs.
Jusqu'ici, le gouvernement n'a répondu que sporadiquement aux revendications des manifestants. Le 27 octobre, il a assuré dans un communiqué qu'il "comprenait les préoccupations des étudiants concernant les questions environnementales, l'économie, l'éducation, la réforme du système judiciaire et la gouvernance, ainsi que la protection des droits humains et de la démocratie".
Mais les actions, elles, tardent à se concrétiser. Le porte-parole du gouvernement a rappelé que plus de 72 000 personnes avaient été mobilisées dans les opérations de lutte contre les incendies et que plus de 5,3 millions de masques avaient été distribués. Le gouvernement a par ailleurs assuré qu'il menait des enquêtes sur les entreprises et les particuliers soupçonnés d’être impliqués dans le déclenchement de ces incendies.
Pour Anda Djoehana Wiradikarta, il ne fait "aucun doute" que le mouvement social va se poursuivre les prochaines semaines et les prochains mois. "Tant que le gouvernement ne parviendra pas à résoudre le moindre problème, les manifestations et le mécontentement de la population se poursuivront."
Tensions avec la Malaisie et Singapour
En parallèle de ces troubles internes, le président indonésien doit faire face à un autre problème : les mégafeux ont aussi brouillé les relations de Jakarta avec ses voisins – la Malaisie et Singapour, dont les populations suffoquent sous les fumées toxiques.
Depuis début septembre, les deux pays multiplient eux aussi les critiques quant à la gestion de la crise par le président Prabowo Subianto, notamment car ce dernier refuse catégoriquement toute proposition d'assistance. "En bon nationaliste, ce dernier préfère rejeter les critiques, assurer que tout est sous contrôle et refuser l'aide", note Anda Djoehana Wiradikarta.
La situation tourne donc au bras de fer. Mi-octobre, la Malaisie a essayé de faire pression sur son voisin en appelant au boycott des produits indonésiens. De son côté, Singapour a invoqué une loi sur la pollution transfrontalière pour punir les entreprises indonésiennes qu'il soupçonne d'être liées aux incendies – une loi en réalité difficile à appliquer tant l’industrie de l’huile de palme et de la pâte à papier est connue pour son opacité et la difficulté à relier des petits concessionnaires aux gros conglomérats.
L'Indonésie a immédiatement réagi. Elle a d'abord réduit ses exportations de gaz vers Singapour, officiellement pour répondre à ses besoins intérieurs. Elle a aussi renvoyé la balle de la responsabilité des incendies à la cité-État en indiquant que plusieurs des entreprises liées aux incendies étaient basées à l’étranger. "Certains pays nous ont insultés alors que les responsables [du brouillard toxique] viennent de chez eux", a grondé le président Prabowo Subianto.
De fait, les plus gros conglomérats, tant d’huile de palme que de pâte à papier, opèrent en Indonésie mais ont souvent installé leur siège à Singapour, le hub financier de la région.
Selon Anda Djoehana Wiradikarta, sur le front diplomatique, la situation devrait cependant rapidement se régler, "les différents États dépendant fortement les uns des autres". Pour calmer le jeu, le chef de la diplomatie singapourienne s’est d'ores et déjà rendu en Indonésie, où il a convenu avec son homologue de créer un groupe de travail conjoint sur les incendies. Pour le reste, les premières pluies ont fait leur arrivée lundi, dissipant au moins partiellement le brouillard toxique.
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