Batam (Indonésie) (AFP) – Cuisiner ou se laver est devenu difficile quand l'eau courante a été coupée à Batam, une île indonésienne où des centres de données poussent comme des champignons pour alimenter le boom mondial de l'intelligence artificielle (IA).

Publié le : 08/11/2026 - 05:14

La zone, proche de Singapour, a subi une "longue sécheresse" due à une faible pluviométrie, a déclaré à l'AFP l'opérateur local de distribution d'eau, alors qu'un cycle El Niño intense aggrave la situation.

Comme dans d'autres pays, la colère s'est tournée vers les "datacenters", qui poussent comme des champignons dans la région. Dans ces installations semblables à des entrepôts qui font fonctionner en permanence les applications et les outils d'intelligence artificielle, l'eau est utilisée pour refroidir les serveurs.

Le ressentiment monte en Indonésie et en Malaisie, en particulier dans les régions frontalières de Singapour, considérées comme des sites privilégiés pour de nouvelles infrastructures technologiques en Asie du Sud-Est.

Au début, on se disait "Dieu merci, l'industrie arrive" à Batam, confie à l'AFP Juniardi Adinda Sembiring Gurukinayan, un commerçant de 54 ans.

Mais de graves coupures d'eau dans certaines localités de Batam ont fait que "parfois, je me passais de douche", ajoute-t-il.

Au plus fort de la crise, des dizaines de riverains ont manifesté devant le Nongsa Digital Park, un nouveau complexe regroupant des centres de données et d'autres infrastructures, et désigné comme zone économique spéciale.

Le niveau d'un réservoir situé près du parc technologique était bas et le système d'approvisionnement a été perturbé par une panne électrique, a expliqué Ginda Alamsyah, porte-parole du service public.

Fin septembre, les autorités ont indiqué aux promoteurs qu'ils devaient construire des installations de dessalement d'eau de mer destinées au refroidissement, afin d'éviter de trop solliciter les ressources locales.

Parmi les exploitants de centres de données présents dans le complexe figurent BW Digital, DayOne et Princeton Digital Group, qui ont tous leur siège social à Singapour.

Un autre propriétaire, Gaw Capital Partners, basé à Hong Kong, a déclaré être "conscient de la détresse et de la frustration exprimées par les habitants de Nongsa et des communautés environnantes de Batam".

Pour garantir des opérations durables, "nos centres de données doivent mettre en œuvre une combinaison d'ingénierie de pointe, de conceptions architecturales efficaces et d'un approvisionnement en énergies renouvelables", a-t-il ajouté.

Cela inclut le recours à des systèmes d'eau dits "en circuit fermé", qui réutilisent les ressources et nécessitent donc moins de liquide frais.

"Malodorante" et "jaunâtre"

Dans le village côtier voisin de Mata Ikan, les habitants devaient utiliser de l'eau de mer pour se laver après avoir fait leurs besoins, raconte Rahmat, un homme 52 ans qui, comme beaucoup d'Indonésiens, ne porte qu'un seul nom.

"La crise de l'eau dure depuis un an, mais elle s'est aggravée au cours des six derniers mois", témoigne Sulastri, contrainte d'utiliser de l'eau en bouteille pour faire la vaisselle.

"Beaucoup d'entre nous, ici, tiennent de petits stands. Nous fabriquions des glaçons, mais nous ne pouvons plus le faire", ajoute cette femme de 38 ans.

Les autorités ont bien distribué de l'eau par camions-citernes, mais, selon Sulastri, cette eau était "malodorante" et "jaunâtre".

Contacté par l'AFP, le Nongsa Digital Park, n'a pas répondu.

En octobre, Amsakar Achmad, maire de Batam et dirigeant de BP Batam, a estimé dans un média local, que les récentes coupures d'eau n'avaient "pas été causées par des centres de données, par l'intelligence artificielle ou par des investisseurs entrant dans ce secteur", mais par "des facteurs climatiques".

Capacité triplée d'ici 2030

Selon un rapport de KPMG, la capacité des datacenters en Asie du Sud-Est devrait tripler d'ici 2030 par rapport aux niveaux de 2025, dopée par une multiplication par dix de l'utilisation de l'IA.

Cela mettra sous pression les ressources en eau, mais aussi les réseaux électriques, qui dépendent encore fortement des combustibles fossiles responsables du réchauffement de la planète.

L'essor de la construction de centres de données en Indonésie et en Malaisie a débuté lorsque des contraintes en matière de ressources ont conduit Singapour à suspendre tout nouveau projet entre 2019 et 2022.

Le phénomène s'est depuis intensifié, stimulant les économies des deux pays.

Le fournisseur d'eau ABH soutient les politiques visant à encourager l'investissement et le développement à Batam, a indiqué M. Ginda.

Mais la demande en eau doit être gérée de manière appropriée, a-t-il ajouté, précisant qu'ABH s'efforçait d'accroître la capacité des six réservoirs de Batam. L'ensemencement de nuages, pour provoquer de la pluie, constitue une autre option envisageable durant les périodes de sécheresse.

"Tournant à Johor

Au nord de Singapour, la région de Johor, en Malaisie, est devenue "l'un des plus grands pôles émergents d'infrastructures liées à l'IA au monde", selon le chercheur James Chai, de l'ISEAS-Yusof Ishak Institute.

Il y a tout juste cinq ans, Johor disposait d'une capacité de datacenters de 10 mégawatts. Ce nombre a été multiplié par 200 pour atteindre 2,1 gigawatts aujourd'hui, précise M. Chai.

Des habitants de Johor ont manifesté contre les effets indésirables des travaux de construction.

"Johor se trouve à un tournant critique", a déclaré à l'AFP Mohd Fadhil Md Din, de l'Université technologique de Malaisie.

Johor "a le potentiel pour devenir le principal pôle de centres de données durables en Asie du Sud-Est", à condition de gérer avec soin les ressources et l'aménagement du territoire, a-t-il ajouté.

Pression des habitants

À Kota Damansara, à la périphérie de Kuala Lumpur, un terrain destiné à un centre de données demeure vide à la suite d'une opposition locale.

Le promoteur a retiré sa demande de permis de construire en août, après des pressions des habitants sur leur député et une pétition qui a recueilli plus de 9.000 signatures.

À la suite de ce retrait, le ministre malaisien des Ressources humaines, Ramanan Ramakrishnan, a déclaré à des médias locaux qu'il n'était pas opposé au "développement" ou à "l'investissement".

Mais "pour les projets d'envergure susceptibles d'affecter la vie des habitants, ces derniers doivent avoir leur mot à dire".

burs-kaf/hmn/ebe/bfi

© 2026 AFP

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.