Depuis la réouverture partielle du point de passage de Rafah, reliant la bande de Gaza et l’Égypte, les images de célébrations accompagnant le retour de Gazaouis exilés se multiplient. Mais pour beaucoup, les quelques dizaines de passages autorisés quotidiennement augurent surtout d’une longue et pénible attente.
Publié le : 16/02/2026 - 17:59Modifié le : 23/02/2026 - 11:52
Un bouquet, des cotillons et une foule de journalistes et de personnes venues filmer des retrouvailles émues entre proches. Avec la réouverture partielle, le 2 février, du point de passage de Rafah, qui permet la circulation entre la bande de Gaza et l’Égypte, le retour des premiers groupes de Gazaouis exilés dans ce pays a souvent pris des airs de fête. La remise en fonction de ce poste frontalier crucial, fermé depuis sa prise par l'armée israélienne en mai 2024, est prévue dans le plan de paix pour Gaza signé le 9 octobre par les belligérants.
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Après plusieurs contrôles, les Palestiniens qui souhaitent rentrer dans la bande de Gaza y pénètrent en car, accompagnés par du personnel des Nations unies et par des hommes portant des uniformes aux couleurs de l’Égypte, comme le montrent des images filmées par le correspondant d’Al Jazeera Hani al-Shaer.
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Mais dans l’autre sens, la réouverture partielle du passage permet aussi de laisser passer en Égypte des personnes blessées ou gravement malades, afin qu’elles puissent y recevoir des soins. Selon l’ONU, seuls 14 des 36 hôpitaux de la bande de Gaza étaient toujours fonctionnels en octobre 2025, les établissements de santé de l’enclave ayant été ciblés par au moins 700 attaques de la part de l’armée israélienne depuis le début de ses opérations en octobre 2023.
L’arrivée de ces patients gazaouis a été largement couverte par la presse locale et internationale, qui peut accéder au côté égyptien du point de passage de Rafah. Le côté palestinien, quant à lui, toujours dans le périmètre de la "ligne jaune" contrôlée par Israël, reste inaccessible aux médias étrangers.
Mais le nombre de personnes autorisées à traverser dans les deux sens reste extrêmement faible au vu des besoins. Le site de l’EUBAM, une mission européenne chargée d’observer et d’assister les opérations des autorités palestiniennes à Rafah, évoque "80 à 100 traversées par jour au total". Ce flux serait composé d’environ 50 rapatriés volontaires dans un sens, et de 50 personnes en urgence médicale souhaitant sortir de la bande de Gaza dans l'autre. Ces dernières peuvent être accompagnées de deux proches maximum.
Selon le ministère de la Santé de la bande de Gaza, 20 000 personnes seraient en attente de recevoir des soins médicaux à l’étranger. À ce rythme, il faudrait théoriquement plus d’un an pour leur permettre à toutes de sortir de la bande de Gaza.
"Le nom de mon fils n’est pas sorti, combien de temps va-t-il devoir attendre ?"
Ces évacuations au compte-gouttes créent une attente difficile pour les personnes ayant besoin de soins indisponibles dans la bande de Gaza. C’est le cas d’Ibrahim – le prénom a été changé pour préserver son anonymat –, un jeune garçon d'une dizaine d'années blessé à l’été 2025 par l’explosion d’une bombe israélienne. Touché à la colonne vertébrale, il est depuis paraplégique, et a dû être amputé d’un membre, selon une photo et des documents médicaux partagés par sa famille à la rédaction des Observateurs.
Khadija (pseudonyme), sa mère, souhaite se rendre en Égypte avec lui le plus rapidement possible, pour qu’il y reçoive des soins adaptés à son état.
"Mon fils ne peut pas marcher, il est actuellement dans un hôpital dédié à la rééducation. Mais à cause du manque de places, on ne le laissera ici que deux ou trois mois tout au plus, alors qu’il a besoin de six ou sept mois de rééducation. Ça ne permettra pas que son état s’améliore, et après, il retournera souffrir dans notre tente. Il a aussi besoin d’une nouvelle prothèse de main. On lui en a fait une à l'hôpital jordanien, ici dans la bande de Gaza, mais ça ne lui sert à rien. Elle lui a causé une inflammation, et il ne peut pas s'en servir pour sa rééducation, donc il refuse de la porter. C’est pour cela que nous espérons qu'il puisse traverser pour poursuivre son traitement à l'étranger, et bénéficier d'une prothèse. En plus, son père est déjà en Égypte, il est parti avant la guerre. Il veut voir son fils, et son fils veut le retrouver, bien sûr."
Ibrahim n’a pas pu faire partie des premières personnes évacuées ces derniers jours. Sa mère craint qu’il ne reste bloqué dans la bande de Gaza pendant encore des mois.
"Son nom n’est pas sorti. Nous souffrons à cause de ce départ de Gaza, nous devons attendre notre tour pour partir. Ils ont rouvert le passage, mais c’est comme s’il ne s’était rien passé. Ils laissent passer si peu de monde. Certaines personnes autorisées à sortir nous disent qu’elles étaient parfois inscrites sur les registres depuis deux ans. Combien de temps mon fils va-t-il devoir attendre ?"
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"J'arrive au bout de mes économies, et ici je ne peux pas travailler comme journaliste"
De l’autre côté de Rafah, en Égypte, le journaliste Hamza Chalan attend lui aussi, dans l’espoir de pouvoir rentrer dans son pays. Sorti de la bande de Gaza en mai 2024, quelques jours avant que l’armée israélienne ne prenne le contrôle du poste de Rafah, il a fait partie des premiers à s’inscrire sur les listes de candidats au retour volontaire fournies par l’ambassade de Palestine au Caire.
"Je suis venu au Caire avec ma mère et mon père, juste avant que ça ne devienne impossible. Ça nous a coûté très cher [il évoque l’équivalent de plusieurs milliers d’euros], mais mon père souffrait d’insuffisance rénale, il avait besoin de dialyses, qui n’étaient plus disponibles à Gaza. Il est mort l’année dernière."
En plus de ce deuil, Hamza Chalan se trouve dans une situation financière difficile, ce qui motive également son départ. Il dit avoir dû vendre des parties de son matériel professionnel pour pouvoir payer la nourriture ou le loyer.
"Partir en Égypte, c’était une bonne décision, je ne la regrette pas. Mais on arrive au bout de mes économies, et ici, je suis en situation irrégulière, je ne peux pas travailler comme journaliste. Alors on survit mois après mois. À Gaza, je peux faire mon travail de journaliste. Quand j’étais là-bas, je travaillais avec la télévision nationale danoise, j’ai participé à la production d’un documentaire, j’ai été correspondant pour d’autres médias. Je veux revenir pour faire ce que j’aime. Rentrer est une décision difficile à prendre quand on n’a aucun moyen de substance sur place, mais moi, ce n’est pas mon cas. J’ai aussi des responsabilités à Gaza, mes huit sœurs y sont restées et elles ont besoin d’aide. Ma mère va avoir 70 ans et elle veut revoir ses filles."
"On raconte qu’il y a des gangs armés qui contrôlent tes bagages"
Lorsqu’il parle des contrôles pour revenir à Gaza, sur lesquels il semble s’être beaucoup renseigné, Hamza Chalan exprime un mélange de peur et d’optimisme.
"De ce que j’ai entendu de collègues qui ont déjà fait la traversée, on passe d’abord par les contrôles égyptiens, puis palestiniens, qui sont gérés par l’Autorité palestinienne [active principalement en Cisjordanie, à la différence du gouvernement de Gaza, contrôlé par le Hamas, NDLR]. Ensuite, on raconte qu’il y a des gangs armés qui contrôlent tes bagages. Ils interdisent quasiment tout, je sais par exemple que je ne pourrai pas rentrer avec mon matériel de journaliste. Ils t’interrogent aussi, tu es à leur merci. Enfin, ils t'emmènent du côté israélien, où on te fait la même chose. Moi, je n’ai pas de problème avec les questions, je ne suis impliqué dans rien de politique, et dans aucun groupe armé. Mais si quelqu’un a le moindre membre de sa famille lié à quelque chose, ça peut mal tourner. Ces gangs, ils sont faits de personnes échappées de prison. Ce passage, c’est super risqué, mais ici, on meurt à petit feu."
La rédaction des Observateurs a déjà documenté l’existence de gangs armés à Gaza, dont certains sont soutenus par l’armée israélienne et opèrent dans les zones qu’elle contrôle. Au moins un de ces gangs était effectivement dirigé par un repris de justice, Yasser Abou Shabab, ancien trafiquant de drogue. Il a depuis été tué dans un échange de tirs en décembre 2025. Nous n’avons pas encore pu vérifier indépendamment plusieurs témoignages affirmant que ces gangs opèrent au point de passage de Rafah. Nous publierons les informations collectées dès que possible.
Une émission publiée par la rédaction des Observateurs en novembre 2025 documentait déjà l'existence de groupes armés palestiniens opérant en coordination avec l'armée israélienne dans la bande de Gaza.
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"Je me rends compte que j’attends, mais que je ne suis même pas sûr de pouvoir traverser vers Gaza. Si je suis rejeté en Égypte, ce serait vraiment dingue. C’est la pire période de ma vie, je n’ai aucun vrai choix, aucune liberté, tout est hors de mon contrôle. En tant que Palestinien, je n’ai aucun droit à l’autodétermination. On fait les choses quand même, en s’accrochant à l’espoir."
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