La "tentative d’incursion" à Cuba qui s’est achevée par la mort de quatre occupants d’une navette américaine dans les eaux cubaines, mercredi, rappelle de précédentes opérations menées depuis la Floride. Mais les motifs ont évolué depuis la Guerre froide et pourraient entraîner une dangereuse escalade.
Publié le : 26/02/2026 - 18:25Modifié le : 26/02/2026 - 18:39
Dix individus armés sur un bateau contre le régime cubain ? L’étrange opération d’une navette immatriculée en Floride dans les eaux de Cuba qui s’est terminée, mercredi 25 février, par un échange de coups de feu ayant entraîné la mort de quatre occupants intrigue.
Il semble peu réaliste que cet équipage venu des États-Unis ait réellement cru pouvoir renverser, à lui seul, le régime castriste. Les autorités cubaines ont dénoncé une "tentative d’infiltration [de l’île] à des fins terroristes".
Longue histoire de commandos amateurs
Plus attentiste, Marco Rubio, le secrétaire d’État américain issu de la communauté des exilés cubains de Floride, a affirmé qu’une enquête serait ouverte. Il a ajouté que les États-Unis ne prendraient de décision qu’après avoir réuni toutes les informations nécessaires.
"Le plus plausible reste qu’il s’agisse d’un groupe de militants anticommunistes issus de la communauté des Cubains en exil en Floride qui a décidé d’agir", souligne Stephen Wilkinson, spécialiste de Cuba et des relations internationales à l’université de Buckingham.
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Probablement de leur propre chef car "ce qui est frappant est que les deux gouvernements - américain et cubain - semblent sur la même longueur d’onde. Ils ont, tous les deux, qualifié l’incident ‘d’inhabituel’ et Marco Rubio a même suggéré qu’il pourrait coopérer avec Cuba pour découvrir ce qui s’est passé", décrypte Pablo Uchoa, spécialiste des questions de sécurité en Amérique latine. Pour cet expert, c’est un signe que "l’administration américaine cherche à marquer une certaine distance avec cette opération".
L’hypothèse d’un commando amateur à l’assaut de l’île cubaine "peut certes sembler incongrue, mais s’inscrit dans une longue tradition d’intervention de mercenaires et d’opérateurs privés à Cuba", assure Amalendu Misra, spécialiste des questions de sécurité en Amérique latine à l’université de Lancaster qui a travaillé sur Cuba.
Sur la même longueur d’onde, Stephen Wilkinson précise que "l’histoire des incidents de ce genre impliquant des membres de la communauté cubaine de Floride remonte aux années 1960".
L’une des composantes de l’Opération Mongoose de la CIA pour renverser Fidel Castro, autorisée en 1961 par le président John F. Kennedy, après l'échec du débarquement de la baie des Cochons, reposait sur l’entraînement des exilés cubains afin, précisément, de leur permettre de mener ce type de commando amateur.
"Ils ont aussi mis en place des cellules, comprenant souvent des vétérans de l’opération de la Baie des Cochons [1961], en leur fournissant des armes et de l’équipement. Mais sans donner la moindre instruction spécifique et en les laissant agir à leur guise, afin qu’il ne puisse pas y avoir de liens directs avec la CIA", précise Stephen Wilkinson.
Complot visant à assassiner Fidel Castro
Et ces Cubains de Floride ne se sont pas laissés prier. Même après la fin de la Guerre froide. "Il y a toujours eu une frange radicale dans cette communauté", prête à prendre les armes contre le régime cubain", note Pablo Uchoa.
Au début des années 1990, les garde-côtes américains ont intercepté un bateau de pêche venu de Floride et qui se dirigeait vers Cuba avec des opposants cubains armés jusqu’aux dents. Leur bateau, l’Angelina, transportait des explosifs, des lance-grenades et des mitrailleuses.
En 1997, six exilés cubains ont été appréhendés par les garde-côtes américains à bord du yacht "La Esperanza" avec des fusils de sniper, des lunettes de vision de nuit et des systèmes de communication par satellites. Accusés d’avoir fomenté un complot visant à assassiner Fidel Castro, ils ont été acquitté par un tribunal américain.
Les incidents se sont faits plus rares dans les années 2000, même si en 2022, les autorités cubaines ont affirmé avoir eu des échanges de coups de feu avec deux bateaux venus de Floride. Mais ces bateaux cherchaient à aider des Cubains à quitter l’île plutôt qu’à se lancer à l’assaut de la forteresse castriste.
Pour les experts interrogés par France 24, le retour de Donald Trump pourrait marquer une recrudescence de ce type d’opération amateur et l’incident de mercredi en serait alors le premier exemple. "Ce n’était peut-être qu’une mission de reconnaissance pour jauger la capacité cubaine à répliquer à ce type d’incursion", explique Amalendu Misra
D'autres opérations à venir ?
Les Cubains de Floride peuvent, en effet, estimer avoir une administration acquise à leur cause, avec un porte-parole de choix aux premières loges du pouvoir en la personne de Marco Rubio. À ce titre, ils pensent peut-être ne même pas avoir besoin d’un feu vert de la CIA. Même si une sorte d’accord tacite des autorités américaines reste possible car "la traversée d'un bateau rempli d’armes de la Floride à Cuba peut difficilement passer inaperçue, surtout en ce moment et dans une région sous aussi haute surveillance américaine que les Caraïbes", estime Amalendu Misra.
Une autre hypothèse serait que des Cubains en exil voulaient faire un rappel à l’ordre de l’administration Trump. En effet, après avoir instauré un embargo strict sur la livraison de pétrole à Cuba, Washington a autorisé le Venezuela à en envoyer un peu "pour soutenir la population et le secteur privé", a assuré Marco Rubio. L’île fait, en effet, face à une crise énergétique grave et ce geste d’apaisement a pu déplaire à la frange la plus radicale des exilés cubains. "Ils ont peut-être cherché à provoquer un incident au cours duquel les autorités cubaines tireraient sur des ressortissants nord-américains" pour créer un choc aux États-Unis et "forcer le gouvernement à maintenir une pression maximale sur Cuba", estime Stephen Wilkinson.
Et le moment peut sembler idéal "pour susciter l’étincelle qui provoque une escalade des tensions", affirme Pablo Uchoa. Les sanctions très strictes contre Cuba ont plongé le pays dans une crise économique sévère avec de fréquentes coupures d’électricité. Les autorités seront peut-être moins vigilantes, facilitant ce type d’opération amateur.
Mais "même lorsque les ressources - comme le carburant et le pétrole - se raréfient, elles sont allouées en priorité aux forces de sécurité", affirme Stephen Wilkinson. La mort de quatre membres de l’équipage de la navette et l’interception des six autres, qui ont été blessés, démontre que si des exilés cubains sont bien à l’origine de l’opération, ils ont sous-estimé la capacité de réaction des autorités de l’île.
Washington n’a probablement pas non plus intérêt à ce que des amateurs fassent tomber du jour au lendemain le régime cubain. "Un effondrement brutal du pouvoir en place signifierait probablement deux choses dont Donald Trump ne veut pas : un exode massif vers les États-Unis et davantage de drogues car, malgré toutes les sanctions, les deux pays coopèrent en matière d’immigration et de lutte contre le trafic de drogue", conclut Pablo Uchoa.
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