Les ambitions des géants de la tech dans l’IA donnent le tournis : Alphabet lance un emprunt sur un siècle, tandis qu’Oracle a levé 25 milliards de dollars. Au total, les titans américains du secteur promettent d’investir près de 600 milliards de dollars d’ici 2026. De quoi prendre l’économie américaine et la Bourse en otage ?
Publié le : 10/02/2026 - 18:45
Alphabet, la maison mère de Google, veut convaincre les investisseurs qu’elle sera à la tête d’un empire de l’IA dans un siècle. Le géant de la Silicon Valley a proposé un emprunt sur 100 ans en livre sterling aux investisseurs, mardi 10 février.
Une démarche qualifiée de "très rare" par le Financial Times et qui s’inscrit dans l’effort d’Alphabet de lever début février plus de 20 milliards de dollars pour financer ses ambitions dans l’intelligence artificielle.
Google rêve d’IA sur 100 ans
"D’habitude, ce sont des États ou des universités qui lancent des emprunts sur 100 ans", confirme Alexander Dryden, spécialiste des marchés financiers à l’Université de Londres qui a travaillé auparavant pour la banque d’investissement JP Morgan.
L’Autriche a plusieurs fois lancé ce type d’emprunt et a pu ainsi lever plus de deux milliards de dollars en 2017. La même année, la prestigieuse université d’Oxford avait réussi à lever 25 millions de livres de la même manière.
"L’intérêt pour les investisseurs est d’obtenir, en théorie, la garantie d’un rendement annuel sur cette période", explique Alexander Dryden.
S’engager sur 100 ans peut paraître relativement court dans l’histoire d’un État ou même d’une université comme Oxford, fondée il y a plus de 800 ans. Google ne joue pas dans la même cour. "C’est une émission obligataire très ambitieuse pour une entreprise qui n’a pas encore fêté son 30e anniversaire. Elle propose un titre dont la durée est tout de même trois fois supérieure à la sienne", constate Alexander Dryden.
C’est d’autant plus osé, d’après cet expert, qu’Alphabet est un géant de la Tech. "C’est peut-être un acteur dominant aujourd’hui, mais la technologie est, par essence, un secteur qui évolue très vite", assure Alexander Dryden. Impossible de savoir à quoi ressemblera le monde technologique dans un siècle et si Alphabet résistera à tous les changements à venir.
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Preuve que les géants de la Tech rechignent à séduire les investisseurs avec ce type d’emprunt : le dernier groupe du secteur à s'y être risqué, c'est Motorola en 1997. La marque représentait l’une des 20 plus grandes entreprises de la Tech au monde à cette époque, et avait ainsi levé 300 millions de dollars. "Motorola était alors la marque numéro 1 dans le domaine des téléphones portables aux États-Unis. Un an plus tard, Nokia l’avait détrônée et en 2001, Apple lançait l’iPhone", détaille sur X Mike Burry, le célébrissime investisseur qui est l’un des premiers à avoir spéculé sur la crise des subprimes en 2008.
Mais pour Google, tout est dans ces deux lettres : IA. "Avec cet emprunt, le groupe veut inscrire dans la durée ses investissements afin de développer les infrastructures pour l’intelligence artificielle, car c’est un changement structurel qui va prendre du temps", analyse Alexander Dryden.
Les "7 Magnifiques" un peu moins magnifiques
Alphabet n’est pas le seul à vouloir lever des milliards de dollars sur les marchés financiers. Oracle, le géant américain des serveurs informatiques, a réussi à emprunter 25 milliards de dollars pour financer ses propres ambitions dans l’IA, début février.
En 2025, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta et Oracle ont emprunté 125 milliards de dollars pour bâtir des infrastructures IA, comme les centres de données, aux États-Unis.
"Ce recours à la dette pour se financer est nouveau pour les géants de la Tech", affirme Alexandre Baradez, responsable de l'analyse des marchés chez IG France. Jusqu’à présent, les Big Tech piochaient dans leur trésor de guerre.
Pourtant, ils bénéficient toujours des fonds nécéssaires. Mais, "les conditions d’emprunt sont avantageuses pour eux. Les investisseurs se pressent encore pour prêter de l’argent à ces Big Tech", assure Alexandre Baradez.
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Cet optimisme permet aux mastodontes de l’IA de conserver leur bas de laine. C’est important pour Alphabet, Meta et les autres car leur trésor de guerre constitue "des réserves importantes en cas de pépins inattendus", assurent les experts interrogés. Si, par exemple, les résultats d’un de ces géants venaient à décevoir les marchés financiers, il pourrait utiliser ces fonds pour racheter ses propres actions afin d’éviter que leur cours ne chute en Bourse.
Mais ce recours à la dette est en train de modifier en profondeur la solidité économique de ces aspirants maîtres du monde de l’IA. "Les 7 magnifiques deviennent de moins en moins magnifiques", résume Alexander Dryden. Alphabet, Amazon, Apple, Tesla, Meta, Microsoft et Nvidia cumulaient jusqu’à présent tous les avantages pour les investisseurs : des profits, peu de dettes et des perspectives alléchantes. Le recours à l’emprunt signifie que leur santé financière à plus long terme se fragilise. À force de s’endetter, certains de ces acteurs pourraient finir par rester sur le carreau, estiment les experts interrogés.
L’économie américaine en otage ?
L’une des raisons en est la course aux dépenses. "Pour 2026, les Big Tech envisagent de dépenser 600 milliards de dollars, contre environ 370 milliards en 2025 et à peine 100 milliards en 2021", énumère Alexandre Baradez. La part du lion de ces investissements concerne l’IA. Il y a donc une surenchère et "pour la première fois, il y a une vraie concurrence entre eux, alors qu’auparavant, ils avaient chacun leur spécialité, avec Tesla dans les voitures, Facebook dans les réseaux sociaux et Alphabet avec son moteur de recherche Google", note Alexandre Baradez. Un affrontement au terme duquel il y aura forcément des perdants.
Cette course aux investissements et financements "lie aussi de plus en plus l’économie américaine au sort de quelques grands groupes", affirme Alexandre Baradez. Le "risque est que ces entreprises prennent l’économie américaine en otage", prévient Alexander Dryden.
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"Les investissements dans l’IA de ces géants de la Tech représentent une part de plus en plus importante du PIB américain", souligne Alexandre Baradez. La recherche scientifique devient aussi de plus en plus IA-centrée aux États-Unis, constate le New York Times.
Cette folle course en avant revient ainsi de plus en plus à lier le sort de l’économie américaine à la réussite des projets en IA des géants de la Silicon Valley. Pourtant, "pour l’instant il n’y a pas encore de réel bénéfice de l’IA pour les entreprises", note Alexander Dryden.
L’économie américaine dépend ainsi des promesses de ChatGPT & Co. Avec la bénédiction de la Maison Blanche qui a érigé ces Big Tech en "bras technologique de la rivalité économique avec la Chine", souligne Alexandre Baradez.
Un cocktail parfait - surenchère d’investissements et soutien des politiques - pour transformer ces Big Tech en "too big too fail", affirme ce spécialiste. C’est-à-dire que les pouvoirs publics ne les laisseront pas faire faillite car les conséquences seraient trop importantes pour le pays et son économie.
Pour les experts interrogés, il faut dorénavant vraiment espérer que les promesses de l’IA se matérialisent. Car sinon, les États-Unis seront face à une situation inédite : des entreprises qui sont devenues trop puissantes pour faire faillite en vendant des chimères. Rendez-vous dans 100 ans, au terme de l’emprunt lancé par Alphabet, pour faire le bilan ?
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