Près de 20 ans après la mort d'Alter Fajnzylberg, survivant d'Auschwitz-Birkenau, son fils Roger s'est enfin décidé à ouvrir une boîte à souvenirs. À l'intérieur, il a découvert quatre cahiers rédigés en polonais à son retour des camps. Un témoignage rare d'un rescapé des Sonderkommandos, ces hommes contraints par les nazis de s'occuper des corps dans ce centre de mise à mort. Il est aujourd'hui adapté en bande dessinée.
Publié le : 05/04/2026 - 13:17Modifié le : 05/04/2026 - 14:03
"Les témoins meurent peu à peu. Bientôt, il n'y aura plus de souvenir direct, plus de mémoire vivante." C'est en entendant ces mots prononcés en 2005 par Jorge Semprun, écrivain espagnol rescapé du camp de Buchenwald, que Roger Fajnzylberg décide "d'accomplir son devoir".
En rentrant chez lui, il se précipite vers un placard. Fébrilement, il en sort une vieille boîte à chaussures entourée d'une ficelle. Depuis la mort en 1987 de son père Alter, survivant d'Auschwitz-Birkenau, il n'a jamais osé l'ouvrir. "Pendant longtemps j'ai hésité à le faire, car j'avais peur d'apprendre des choses encore plus terribles sur la déportation de mon père. J'ai repoussé ce moment", explique-t-il.
La mystérieuse boîte renferme quatre cahiers, tous rédigés en polonais. Mais né à Paris en 1947, Roger ne connaît pas la langue maternelle de son père. Il se tourne alors vers le Mémorial de la Shoah, où il fait une rencontre décisive. Coordinateur de la formation dans ce musée et centre de documentation, Alban Perrin lui propose de traduire les écrits avec l'aide de son épouse polonaise Patrycja. "On a été les premiers à lire ces cahiers", se souvient ce dernier avec émotion. "On a tout de suite réalisé que ce témoignage détonnait par rapport à ceux d'autres rescapés."
De la Pologne à la guerre d'Espagne, jusqu'à Auschwitz-Birkenau
L'histoire d'Alter Fajnzylberg, publiée en livre il y a un an sous le titre "Ce que j'ai vu à Auschwitz – Les Cahiers d'Alter" (Seuil), est aujourd'hui adaptée en bande dessinée par Jean-David Morvan, Victor Matet et Rafael Ortiz aux éditions Dupuis. Cette BD retrace la découverte de ces documents inédits et le parcours exceptionnel de ce militant communiste. Né en 1911, à Stoczek, un village au nord-est de Varsovie, dans une famille juive, il s'engage très jeune politiquement et passe plusieurs années en prison en raison de la répression du régime autoritaire polonais, dirigé par le maréchal Pilsudski.
En 1937, il n'hésite pas à rejoindre l'Espagne en pleine guerre civile pour se battre aux côtés des républicains au sein des Brigades internationales. "Il ne me parlait pas d'Auschwitz, mais il m'avait raconté la guerre d'Espagne", décrit son fils. "J'avais des souvenirs, mais cela n'était pas non plus suffisant. Avec Alban, nous sommes partis à la recherche d'informations. Nous avons notamment pu avoir son dossier biographique auprès des archives de l'internationale communiste, le Komintern, à Moscou".
À la chute de Barcelone en janvier 1939, Alter est contraint de fuir en France, lors de la Retirada aux côtés de 500 000 réfugiés. Devenu apatride en raison de son engagement avec les Brigades internationales, il est successivement enfermé par les autorités françaises dans les camps de Saint-Cyprien, Gurs et Argelès-sur-Mer, dans le sud de la France, sous le faux nom de Stanislaw Jankowski. En 1941, alors que la France est occupée, il s'évade, mais est rapidement repris. Il s'engage alors dans l'Organisation Todt, un groupe du génie civil et militaire allemand, notamment chargé de la construction du mur de l'Atlantique.
Alors qu'il se trouve à Lorient, un autre ouvrier polonais menace de révéler son identité. Contraint de fuir, il se cache à Paris, mais est arrêté en septembre 1941. Reconnu comme juif, il est envoyé dans le camp de transit de Drancy, avant d'être transféré dans le camp d'internement de Royallieu à Compiègne. Après quelques semaines, il est déporté, le 27 mars 1942, vers Auschwitz-Birkenau par le convoi numéro 1, le premier à partir de France en direction des camps avec 1 112 hommes. "Il y a eu moins de 40 survivants", insiste Roger Fajnzylberg. "On parle beaucoup des convois postérieurs (il y a eu 79 convois de juifs partis de France entre 1942 et 1944), mais, paradoxalement, beaucoup moins du premier", souligne-t-il.
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Un membre du Sonderkommando
À l'arrivée du convoi dans le camp, l'ensemble des hommes sont sélectionnés pour le travail. Alter est d'abord chargé de transporter des briques, puis de fabriquer des armoires et d'autres meubles dans des conditions épouvantables. En novembre 1942, il est finalement affecté au Sonderkommando. "Il s'agissait d'un groupe de prisonniers, pratiquement tous juifs, qui a été constitué à Birkenau. Leur fonction était d'extraire les corps des chambres à gaz et de les ensevelir d'abord dans des fosses communes creusées autour des bunkers, puis de les incinérer", décrit Alban Perrin. "Ils faisaient toutes les tâches liées à l'assassinat des déportés que les SS ne voulaient en aucun cas faire eux-mêmes."
Très peu des membres de ce "commando spécial" ont survécu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour ne pas laisser de témoins, les équipes sont régulièrement renouvelées. Les nazis les envoient à leur tour dans la chambre à gaz. Les cahiers d'Alter Fajnzylberg sont donc exceptionnels à ce titre. "Au moment de l'évacuation d'Auschwitz-Birkenau en janvier 1945, ils n'étaient plus qu'une poignée encore en vie. Certains comme Alter ont réussi à se mêler à la colonne qui quittait le camp à pied sans être identifiés par les SS et à s'évader pendant les marches de la mort", raconte Alban Perrin.
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La légende noire du Sonderkommando
Dès avril 1945, l'ancien déporté témoigne à Cracovie devant une commission polonaise sur les crimes nazis. De retour en France, il est aussi auditionné à Reims par une représentante du Service de recherche des crimes de guerre ennemis. En septembre de la même année, Alter commence à rédiger ses souvenirs, certainement dans le but qu'ils puissent servir à la commission d'enquête polonaise sur Auschwitz, mais ses prises de contact restent sans réponse, selon son fils : "Cela ne s'est pas fait, car un contexte international de guerre froide s'est rapidement mis en place. D'autre part, parce il y avait également une suspicion concernant les survivants des Sonderkommandos."
Pendant longtemps, ce commando spécial a injustement été pointé du doigt, soupçonné d'avoir collaboré à la "Solution finale", alors même que ces membres n'ont joué aucun rôle dans le processus d'assassinat. Les cahiers d'Alter permettent ainsi de jeter un autre regard sur ces hommes. Militant chevronné, le déporté polonais a continué de résister à Auschwitz-Birkenau avec certains de ses camarades. Il participe notamment à la prise de photographies clandestines et aux préparatifs de la révolte du Sonderkommando qui éclate en octobre 1944, mais qui se solde par un échec. "Le témoignage d'Alter montre que même au fond de l'abîme, ils ont conservé un esprit de combat. C'est complètement à l'inverse de l'image qui leur colle à la peau", estime Alban Perrin.
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"Une récompense de son engagement"
En découvrant peu à peu les détails du quotidien de son père dans le centre d'extermination, Roger Fajnzylberg avoue avoir eu "de la difficulté à aller au bout de la lecture". "Il y avait trop d'émotions pour moi", confie-t-il. Le fils de déporté a pourtant réussi à mettre de côté ses états d'âmes. Depuis un an et la publication du livre, il porte la mémoire d'Alter multipliant les conférences et les rencontres dans des écoles un peu partout en France.
La bande dessinée est aujourd'hui une nouvelle étape dans cette transmission : "Cela permet de toucher de nouveaux lecteurs, pas seulement des jeunes, mais des personnes de tous les âges." D'autres projets sont en cours, comme une parution en livre de poche et un documentaire télévisé.
Après bien des péripéties, son fils a repris le flambeau. "Je ne veux pas parler en son nom, mais je pense qu'il a beaucoup souffert de ne pas avoir pu témoigner autant qu'il aurait souhaité le faire. Voir que son histoire est désormais connue aurait été pour lui une récompense de son engagement."
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