Alors que la guerre civile fait rage depuis plus de cinq ans, la junte lance une nouvelle offensive pour reconquérir l'État de Rakhine, intensifiant les bombardements contre les civils et recourant à la tactique de la double frappe.
Publié le : 05/11/2026 - 10:56
Le 1er novembre, des frappes aériennes de l'armée birmane ont fait 12 morts et 32 blessés parmi les civils dans plusieurs localités de l'État de Rakhine, dans l'ouest de la Birmanie. Des photos transmises à la rédaction des Observateurs par un témoin montrent des blessés et des corps calcinés sur le pont de Yo Chaung et près de la clinique de maternité de fortune de Mrauk-U.
Les civils de l'État de Rakhine sont particulièrement exposés aux bombardements de l'armée birmane depuis le lancement, le 4 septembre, de l'offensive "Yan Naing Min" ("Le roi terrasse l'ennemi"). La junte cherche à reprendre cet État stratégique, dont près de 90 % du territoire serait contrôlé par l'Armée d'Arakan (AA), une organisation ethnique armée (OEA).
La Birmanie est plongée dans une guerre civile meurtrière opposant la junte aux groupes armés pro-démocratie et aux organisations ethniques armées (OEA) depuis le coup d'État militaire du 1er février 2021, qui a renversé le gouvernement élu d'Aung San Suu Kyi. Plus de 100 000 personnes ont été tuées dans le conflit, selon un bilan publié en juillet 2026 par ACLED.
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Vers 17 h 30, le 1er novembre, une bombe larguée sur le pont de Yo Chaung dans la localité de Kyauktaw a tué sept personnes et en a blessé sept autres. Au même moment, une clinique provisoire située à Mrauk-U, a été bombardée. Cinq personnes, dont un nouveau-né, ont été tuées et neuf autres blessées.
Wai Hun Aung, travailleur humanitaire local, décrit la scène :
“À mon arrivée, les femmes enceintes et les nourrissons étaient déjà en train d'être évacués. À proximité, j'ai vu les corps d'un homme et de deux femmes qui avaient été tués. Un côté du bâtiment où se trouvaient les familles des patients s'était partiellement effondré.”
“Ils ont largué une bombe, puis une bombe incendiaire”
L'armée birmane recourt parfois à la tactique de la double frappe contre des cibles civiles, une pratique documentée par le Mécanisme d'enquête indépendant de l'ONU pour le Myanmar (IIMM). Elle consiste à lancer une seconde attaque peu après la première, visant notamment les personnes venues secourir les blessés.
Un habitant témoigne d'une double frappe aérienne ayant touché un camp de déplacés près de Ponnagyun, dans l'État de Rakhine :
“Le 4 octobre, vers 17 heures, deux avions de chasse de la junte ont mené deux passages successifs au-dessus d'un camp de personnes déplacées près du village de Thayet Cho, dans la localité de Ponnagyun. Ils ont largué une bombe, puis une bombe incendiaire, tuant six civils et en blessant onze autres.”
L'habitant poursuit :
“Le lendemain matin, la junte a mené une nouvelle frappe aérienne contre un autre camp de déplacés. Les zones visées par ces bombardements sont des lieux où vivent des personnes déplacées et ne constituent pas des objectifs militaires.”
Selon Sun Mon, analyste chez ACLED et originaire de Birmanie, les frappes se sont intensifiées depuis la nomination de Ye Win Oo au poste de commandant en chef des forces armées, en mars 2026. Il a succédé à Min Aung Hlaing, à l'origine du coup d'État de 2021, devenu président le 3 avril 2026 à l'issue d'élections controversées.
“Depuis sa nomination, l'armée utilise plusieurs avions de combat pour frapper une même cible et recourt de manière généralisée à la méthode de la double frappe.”
“La junte militaire cible tous les lieux où se rassemble un grand nombre de personnes”
Selon le Myanmar Defense & Security Institute (MDSI), les frappes aériennes ont fait 144 victimes civiles dans l'État de Rakhine en septembre 2026. Parmi les attaques les plus meurtrières, celle du 28 septembre a visé l'India Market et le pont de Kissapanadi, faisant au moins 50 morts et 58 blessés parmi la population civile.
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Sun Mon, analyste chez ACLED, dénonce un mode opératoire récurrent :
“La junte militaire cible tous les lieux où se rassemble un grand nombre de personnes. On constate ainsi des attaques contre des marchés, des écoles, des hôpitaux, des monastères et même des mariages.”
Selon Myanmar Witness, une organisation spécialisée dans l'analyse des preuves de violations des droits humains en Birmanie, la quasi-totalité des 58 frappes aériennes qu'elle a documentées en septembre visaient des infrastructures et des biens civils.
“Un bruit particulièrement fort au décollage signale le transport de bombes”
Des chaînes Telegram ont été créées pour donner l'alerte quand des avions décollent des bases militaires de l'armée. Un des administrateurs de l'une d'entre elles, Witness Enemy Air Scout, nous a expliqué leur fonctionnement :
“Nos équipes surveillent les décollages d'avions militaires, car ils ne sont pas détectables par radar. Un bruit particulièrement fort au décollage signale le transport de bombes. Notre chaîne publie des alertes signalées en jaune dès que des avions décollent avec des bombes ou en rouge en cas de frappes.”
Malgré l'engagement des bénévoles qui signalent les décollages et suivent les trajectoires des avions, il reste difficile de surveiller efficacement leurs déplacements et d'alerter les habitants à temps, notamment en raison des coupures d'Internet.
Sur la chaîne Telegram Witness Enemy Air Scout, on constate que, le jour de l'attaque contre l'India Market, qui a fait une cinquantaine de morts, une alerte avait été donnée concernant un avion décollant à 11 h 08 de la base de Naypyidaw.
Mais le premier signalement d'un avion en provenance de cette base survolant Kyauktaw à 12 h 10 (heure locale) n'a été publié qu'à 12 h 13, alors que, selon les informations locales, les deux bombes sont tombées entre 12 h 10 et 12 h 14.
“L'État de Rakhine est hautement stratégique pour la Chine”
Sun Mon souligne l'importance stratégique de l'État de Rakhine pour la Chine, un des alliés les plus importants de l'armée birmane :
“L'État de Rakhine est hautement stratégique pour la Chine. Elle y développe des projets de transport, des projets miniers ainsi qu'un port qui constitue pour la Chine un accès stratégique à l'océan Indien.”
Le principal obstacle aux projets de la junte birmane et de son allié chinois est l'Armée d'Arakan (AA), une organisation ethniques armée (OEA) née en 2009 qui se bat pour l'indépendance de l'État de Rakhine.
“L'Armée d'Arakan, qui contrôle Rakhine à 90 %, intensifie ses attaques, en ciblant notamment Kyaukphyu, une ville côtière qui accueille des projets économiques chinois.”
Selon Sun Mon, au fil du conflit, l'AA s'est imposée comme l'une des principales forces armées opposées à la junte militaire en Birmanie et elle bénéficie d'un soutien important au sein de la population locale. Toutefois, elle a également été accusée d'exactions à l'encontre de la minorité Rohingya, telles que la destruction de villages et le recrutement forcé.
“Les intérêts stratégiques semblent primer”
La junte birmane reçoit également un soutien militaire et économique de la Russie et de l'Inde. Les États-Unis renouent également le dialogue avec la junte poussés par leurs intérêts stratégiques : contenir la Chine, accéder aux terres rares birmanes et démanteler les centres de cyberescroquerie. Les liens commerciaux avec l'Union européenne restent importants : elle était le quatrième partenaire commercial de la Birmanie en 2025.
Sun Mon déplore que les intérêts des grandes puissances prennent le pas sur le sort de la population :
“Nous ne voyons pas comment la communauté internationale pourrait apporter un soutien réel à la population birmane, car les intérêts stratégiques semblent primer.”
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