Gouzeaucourt (France) (AFP) – À rebours des débats sur la possible réintroduction de pesticides controversés, un agriculteur nordiste est proche de boucler le financement d'une petite sucrerie entièrement dédiée à la production de sucre brut issu de betteraves biologiques, une première en France.

Publié le : 06/11/2026 - 21:58

Entre deux hangars, à l'ombre d'un tracteur, Sébastien Lemoine, exploitant à Gouzeaucourt (Nord), expose avec fierté du sucre brut (non raffiné, NDLR) et du sirop, qu'il fait pour l'instant fabriquer en Allemagne à partir de betteraves biologiques des Hauts-de-France.

"Mon premier job, c'était dans l'expérimentation des produits phytosanitaires, donc je connais bien la dangerosité, la toxicité de ces produits, des pesticides en général", explique le quinquagénaire.

Alors, quand il reprend la ferme familiale en 1996, il s'emploie immédiatement à "travailler autrement", et observe que "quand on respecte la nature, elle nous le rend bien". Une conviction qui l'a mené à se convertir au bio il y a une dizaine d'années.

À quelques kilomètres de là, dans le village de Les Rues-des-Vignes, Gaëtan Doisy, sort de terre une betterave bio aux feuilles d'un vert éclatant.

Son champ grouille d'herbes en tous genres, bien loin des parcelles parfaitement nettes de ses voisins agriculteurs conventionnels. "Si c'est pas sale, c'est pas bio", sourit malicieusement cet agriculteur.

"Ça fait six ans qu'on fait de la betterave. La jaunisse, on a beau la chercher, on la trouve pas", assure M. Doisy, en référence à cette maladie redoutée des betteraviers, qui entraîne d'importantes pertes.

Une barrière protectrice de fleurs

Son champ est entouré d'une bande fleurie d'un mètre de large devant laquelle Marc-André Selosse, botaniste et professeur au Muséum national d'histoire naturelle de Paris, reste admiratif.

Ces fleurs, ce sont "plein d'espèces qui retiennent l'azote, qui retiennent le phosphate", connus pour favoriser la présence de pucerons, lesquels amènent la jaunisse, explique le chercheur.

Vincent Guillot, directeur environnemental de la Confédération générale des producteurs de betteraves (CGB), relève que le nord de la France est moins touché par les problématiques liées aux pucerons, du fait de son climat plus froid. Le réchauffement climatique pourrait cependant changer la donne.

Pour M. Selosse, les betteraves en pleine forme de Gaëtan Doisy sont la preuve que l'argument selon lequel les betteraviers ont besoin de la flupyradifurone, souvent considérée comme un néonicotinoïde de nouvelle génération, est "de la foutaise".

Sébastien Lemoine abonde : les engrais naturels utilisés en agriculture biologique, comme le fumier, génèrent bien moins d'azote que ceux du système conventionnel. Avec ces derniers, "quand la betterave pousse, on se retrouve avec un excès d'azote qui attire le puceron".

En juillet, le Parlement a adopté une loi d'urgence agricole prévoyant notamment la réintroduction de la flupyradifurone pour les pommes, les cerises et les betteraves sucrières. L'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) doit décider si les conditions sont remplies pour une dérogation temporaire.

Sébastien Lemoine, lui, est persuadé qu'il y a un espace pour le sucre bio. Il porte depuis dix ans son projet de sucrerie dédiée au sucre brut de betteraves biologiques, la fABrique à sucres, avec les lettres AB en majuscules en référence à l'agriculture biologique.

Écarts de rendement importants

Il a déjà trouvé le terrain - à Escaudoeuvres, la même commune où a fermé en 2023 une usine du géant sucrier Tereos - et il est suivi par une quarantaine d'agriculteurs régionaux, comme Gaëtan Doisy.

Il ne reste qu'à boucler le financement, déjà bien parti: sur un total de 15 millions d'euros, Sébastien Lemoine doit encore trouver 1,6 million.

Sans préjuger de la réussite de ce projet, Vincent Guillot estime que "le vrai frein" pour le sucre bio de betteraves, aujourd'hui, c'est pas les insecticides, c'est pas les herbicides, c'est la demande", notamment en raison de son prix plus élevé que le sucre classique.

M. Guillot souligne aussi l'importante différence de rendement entre les betteraves biologiques et celles produites par l'agriculture conventionnelle, de l'ordre de 50 tonnes par hectare contre 80, alors même que la marge des betteraviers est "réduite à peau de chagrin aujourd'hui".

Sébastien Lemoine le reconnaît : sa sucrerie est "un petit projet", qui ferait en une année ce que faisait "en deux jours" l'usine Tereos d'Escaudoeuvres. Mais avec le sucre bio, "je suis persuadé qu'on est dans la bonne spirale".

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