Début février, un faux site usurpant l'identité du média France Soir a prétendu que les documents récemment rendus publics sur Jeffrey Epstein montraient une implication d'Emmanuel Macron, sur la base de faux emails. L'intox en ligne, très rapidement démontée, a été décrite par des sources françaises comme une opération d'ingérence russe. Le mode opératoire rappelle celui des opérations russes Storm-1516.

Publié le : 06/02/2026 - 18:06

Les "Epstein files" très certainement instrumentalisées par la désinformation russe : le 6 février, plusieurs médias français, dont BFMTV et l'Agence France-Presse, ont indiqué "de source gouvernementale" que la France avait "détecté" une opération de désinformation russe en ligne.

Le but de l'opération en question : faire croire, à partir d'un faux site d'information, à l'implication du président de la République française dans l'affaire Jeffrey Epstein. La fausse information en question, diffusée majoritairement sur le réseau social X en français et en anglais, prétendait révéler des mails compromettant Emmanuel Macron, affirmant qu’il aurait participé à une soirée avec de jeunes hommes dans l'appartement parisien du criminel.

De fausses citations d'un mail inexistant

Depuis le 30 janvier, une nouvelle salve de documents publiés par le département d’État américain sur Jeffrey Epstein, criminel sexuel mort en prison en 2019, a mis en cause plusieurs personnalités européennes, dont l’ancien ministre français de la Culture Jack Lang.

En revanche, aucune révélation de cette nature ne concerne à ce stade Emmanuel Macron. Le président français est bien mentionné un peu plus de 200 fois dans ces trois millions de documents - constitués notamment de milliers d'emails - mais aucun n’établit un lien de proximité entre lui et Jeffrey Epstein.

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Que sait-on donc de cette opération de désinformation, repérée et démontée dès le 4 février par plusieurs observateurs sur X, dont le collectif de veille sur les opérations russes Gnida Project ? Ce jour-là, un faux site en ligne intitulé france-soir[.]net, à l'adresse volontairement proche du site du média francesoir[.]fr, publie un article (lien archivé ici) avec un titre racoleur : "'Il les aime plus jeunes': la remarque choquante de Jean-Luc Brunel à propos de Macron".

Le titre ferait référence à une supposée conversation par e-mail entre Jeffrey Epstein et le Français Jean-Luc Brunel, mort en 2022 en prison et connu pour être l'un des principaux rabatteurs du pédocriminel américain. Selon l'article, des e-mails révélés par les autorités américaines mettraient en lumière les penchants d'Emmanuel Macron pour de "jeunes" hommes et sa probable participation à une soirée à Paris avec Jeffrey Epstein en 2017.

Selon le faux article, Jean-Luc Brunel aurait affirmé, dans un e-mail envoyé le 20 mai 2017 à Epstein, qu'Emmanuel Macron, alors tout juste élu président, voulait "organiser une fête avenue Foch", là où se situait l'appartement d'Epstein. Avant d'ajouter : "J’amènerai quelques garçons…Il les aime jeunes".

Sur X, le premier compte à diffuser la fausse information dans les heures après la publication de l'article s'appelle "Loetitia Halàsz", un compte déjà épinglé pour avoir partagé des opérations de désinformation russes. En plus de relayer le lien vers le faux site, il relaie également une vidéo d'une minute qui reprend les mêmes accusations.

Mais très vite, la publication, vue plusieurs centaines de milliers de fois, a été accompagnée d'une note de la communauté, c'est-à-dire un commentaire ajouté par des internautes pour recontextualiser la fausse information (voir ci-dessous).

Car une simple recherche sur le site mis à disposition par la justice américaine permet de se rendre compte qu'un tel échange n'existe pas dans le dossier. Le site, qui recense tous les documents de l'affaire Epstein et donne accès à une recherche par mot-clé, n'affiche en effet aucun des mails dénoncés dans le faux article. Et ce, que ce soit en analysant les échanges entre Brunel et Epstein ou en cherchant le numéro de dossier de ces supposés courriels.

Quelques heures après la publication de l'article, le site France Soir a lui aussi dénoncé l'usurpation de son nom et de son identité visuelle par le faux site, dans un communiqué diffusé sur X.

Une opération qui rappelle fortement le mode opératoire russe Storm-1516

Qu'en est-il de l'origine de cette fausse information, attribuée à des acteurs russes par les autorités françaises ? Si notre rédaction n'a pas pu directement lier le faux site à une structure spécifique, cette fausse information rappelle tout de même fortement le mode opératoire de l'opération de désinformation russe "Storm-1516".

Faux site d'information créé de toutes pièces, faux article et fausse vidéo, relais de désinformation habituels : les méthodes de cette opération désormais active depuis 2023 ont été documentées et publiquement attribuées à la Russie par de nombreux analystes, dont le service interministériel français de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères VIGINUM ou encore l'entreprise spécialisée en cybersécurité Recorded Future.

Entre autres éléments caractéristiques, on retrouve la création d'un faux site développé quelques jours uniquement avant la diffusion d'une fausse information. Une recherche sur le nom de domaine du faux site france-info[.]net permet en effet de déterminer que le site, désormais inactif, a été créé le 1er février, trois jours avant la publication du faux article.

Autre élément caractéristique : l'identité d'un vrai journaliste qui travaille au Parisien, Victor Cousin, a également été usurpée, comme ce dernier l'a dénoncé dans un article publié sur le site de son média. Averti par Viginum le 5 février, le journaliste indique s'être rendu compte que son nom avait été usurpé dans 91 articles publiés en son nom depuis le 3 décembre.

Ces usurpations de noms de domaine et de journalistes rappellent plusieurs opérations similaires poussées ces derniers mois et déjà documentées par la rédaction des Observateurs de France 24, notamment lors des élections en Moldavie, scrutin particulièrement ciblé par la propagande russe.

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Interrogé par notre rédaction sur l'origine de l'opération, VIGINUM a également estimé "avec un niveau de confiance élevé" que ce faux site correspondait au mode opératoire informationnel de l'ancien policier américain John Mark Dougan. Exilé en Russie depuis 2016 et devenu une des principales figures de la désinformation russe ciblant les pays européens, John Mark Dougan est celui qui "enregistre et maintient une partie des infrastructures numériques du mode opératoire informationnel Storm-1516", selon Viginum.

Aucune tentative d'ingérence "caractérisée" sur les élections municipales à ce jour

Selon le service interministériel spécialisé sur les ingérences numériques étrangères cité par plusieurs médias, Storm-1516 serait responsable d'au moins 77 opérations informationnelles contre des pays occidentaux dont la France, entre son apparition fin 2023 et le 5 mars 2025.

Mais au-delà de la structure et de l'activité de ces opérations, se pose toutefois la question de leur impact réel dans le débat public. Concernant l'intox sur Emmanuel Macron, les principales publications qui ont diffusé la fausse information ont cumulé quelques centaines de milliers de vues, un chiffre par ailleurs potentiellement artificiellement gonflé. Ces comptes, pour la plupart issus des sphères pro-russes, ont aussi rapidement vu leur post accompagné de notes de la communauté précisant qu'il s'agissait d'une fausse information.

Cette communication des autorités françaises s'inscrit dans un contexte d'inquiétude au sujet d'éventuelles ingérences étrangères sur les futurs scrutins, notamment concernant les élections municipales françaises de mars 2026.

Dans son bulletin du 6 février destiné à alerter sur de potentielles ingérences étrangères dans le cadre des futures élections municipales de mars 2026, le réseau de coordination et de protection des élections (RCPE), récemment constitué autour d'entités comme l'Arcom ou Viginum, a toutefois indiqué n'avoir noté, à ce jour, "aucune tentative ou opération d’ingérence numérique étrangère ciblant spécifiquement les élections municipales 2026".

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