Les premiers pétroliers qui devaient livrer du gazole russe aux États-Unis ont changé de cap et ne se dirigent plus vers les côtes américaines. Une décision qui enterre, sans doute, l’accord entre Donald Trump et Vladimir Poutine conclu avant les élections de mi-mandat.

Publié le : 06/11/2026 - 07:37

L’Agioi Fanendes représente la dernière chance pour Donald Trump de voir son fameux "deal" avec Vladimir Poutine pour importer du gazole se concrétiser. Des trois premiers pétroliers à avoir quitté la Russie pour, officiellement, livrer leur précieuse cargaison aux États-Unis, ce cargo battant pavillon maltais reste le seul à se diriger encore vers les côtes américaines, a constaté le Financial Times, dans un article publié mercredi 4 novembre.

Le Talisman, un pétrolier russe inscrit sur les listes de sanctions internationales parti de la région de Saint-Pétersbourg le 22 octobre, a bifurqué abruptement pour s’éloigner de l’Atlantique et se rendre en mer Méditerranée. Le Leruo, également sanctionné par l’Union européenne, les États-Unis et le Royaume-Uni, continue sa route en Atlantique mais a désormais comme destination officielle le Brésil.

Fin de l’accord sur le gazole russe

Pour l’Agioi Fanendes tout est encore possible. Néanmoins, il n’a plus comme destination officielle les côtes américaines, mais son statut est dorénavant "en attente d’ordres".

Il y a encore quelques jours, "il était attendu à New York pour le week-end [du 7 novembre]", souligne au Financial Times Matt Smith, un analyste pour Kpler, un fournisseur mondial de données et d’analyses maritimes. Il ne fait, pour cet expert, guère de doute que ce dernier espoir de Donald Trump de voir du gazole russe se déverser dans les ports américains finira, comme les autres, par vendre son gazole ailleurs.

Si cette prédiction se confirme, "l’accord annoncé en octobre a beau continuer à être en vigueur en théorie, il peut être déclaré mort en pratique", assure Kevin Rowlands, spécialiste de sécurité maritime au Royal United Services Institute, un influent cercle de réflexion britannique sur les questions de défense.

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La trajectoire de ces trois pétroliers vient tourner définitivement la page d’un accord "très bancal dès le départ", tranche Kevin Rowlands. Il avait été annoncé en fanfare par Donald Trump le 9 octobre, comme une réponse à la hausse des prix de l’essence.

Le président américain avait assuré que la Russie allait exporter des "millions" de tonnes de gazole russe vers les États-Unis. Dans la foulée, le ministère des Finances avait publié une réglementation censée permettre aux entreprises américaines d’acheter, d'importer et de revendre du gazole russe malgré les sanctions américaines en place.

À la suite de cette exemption présidentielle, Moscou avait, de son côté, levé l’interdiction d’exporter du gazole, instaurée quelques mois plus tôt pour faire face à la pénurie de carburant en Russie en raison des bombardements ukrainiens sur les installations pétrolières.

C’est ainsi que l’Agioi Fanendes, le Leruo et le Talisman ont pu prendre le large… en catimini. Il a fallu la vigilance d’ONG comme Greenpeace et de sociétés comme Kpler pour découvrir ces convois.

Qui prendrait le risque d’acheter le gazole ?

Il faut dire qu’aux États-Unis, ce compromis russo-américain a suscité une levée de boucliers des deux côtés de l’échiquier politique. La logique économique d’un accord qui allait rapporter des millions à Moscou a aussi laissé les analystes dubitatifs. Les centaines de milliers de tonnes de gazole promises "rapidement" par la Russie n’auraient même pas suffi à couvrir les besoins américains pour une seule journée.

L’arrivée des trois pétroliers aurait au moins permis à Donald Trump de prouver qu’il tenait ses promesses. Pourquoi alors ont-ils décidé de changer de cap ? "Difficile de savoir quelle est la raison précise de ce revirement", concède Maximilian Hess, fondateur du cabinet de conseil Enmetena Advisory et auteur de "Economic War : Ukraine and the Global Conflict between Russia and the West" ("Guerre économique : l'Ukraine et le conflit mondial entre la Russie et l'Occident", non traduit).

Il peut, en effet, y avoir plusieurs explications. La première tient aux risques pour les acheteurs de gazole russe, malgré l’exemption signée par Donald Trump. "Le président américain peut signer un accord international, mais pour le faire respecter, l’autorité fédérale peut se heurter à la résistance de certains gouverneurs", souligne Kevin Rowlands.

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Ainsi, Mikie Sherrill, la gouverneure démocrate de l’État du New Jersey, a menacé les ports qui accepteraient le gazole russe de poursuites et de "millions de dollars" d’amendes. L’Agioi Fanendes aurait dû initialement arriver dans un port qui dépend en partie d’elle (Port de New York et du New Jersey).

Comment est-ce possible alors que Donald Trump ait signé une exemption aux sanctions sur le gazole russe ? Tout vient de la diversité des régimes de sanctions contre la Russie en vigueur aux États-Unis. Les opposants à l’accord assurent que l’ordre signé par Donald Trump ne concerne pas le "Ending Importing of Russian Oil Act" (Loi sur la fin de l'importation de pétrole russe) adopté en 2022 et qui édicte une obligation pour le président d’obtenir l’aval du Congrès avant d’accorder une exemption aux sanctions sur le pétrole russe.

Un Donald Trump plus faible que jamais

"Il ne faut pas non plus oublier qu’il existe des sanctions européennes et britanniques sur le pétrole russe", souligne Maximilian Hess. Pour cet expert, "il est possible que les pétroliers russes n’aient pas trouvé d’acheteur américain prêt à prendre le risque d’être visé par ces sanctions". En effet, elles se déclenchent à partir du moment où une entité européenne - assureur, banque, ou tout autre intermédiaire - peut être impliquée dans une transaction visant du pétrole sanctionné. "Si c’est ce qui a fait capoter la livraison de gazole, c’est une victoire pour les mesures mises en place par l’UE", estime Maximilian Hess.

Le changement de climat politique aux États-Unis a aussi pu jouer un rôle. "Moscou s’est rendu compte que Donald Trump avait perdu en autorité, et le résultat des élections de mi-mandat n’a fait que confirmer que le risque de saisie des pétroliers dans les ports américains avait fortement augmenté, ce qui serait inacceptable pour le Kremlin", estime Kevin Rowlands. Des gouverneurs comme Mikie Sherrill seraient dorénavant plus enclins à passer outre la volonté d’un président affaibli.

Enfin, "il est possible que ces pétroliers n'aient en réalité jamais eu l’intention d’aller jusqu’aux États-Unis", avance Dirk Siebels, spécialiste de la sécurité maritime au cabinet Risk Intelligence. Le but de la manœuvre était "purement politique pour essayer de faire baisser les prix avant les élections de mi-mandat", poursuit-il. Les images de pétroliers effectivement en route pour les États-Unis permettaient d’envoyer un signal concret aux marchés financiers. Dans ce scénario, le bénéfice politique d'aller dans le sens de Donald Trump vaut bien pour Moscou de payer un peu plus cher le détour vers les États-Unis avant de bifurquer vers les destinations réelles du gazole, telles que le Brésil.

Une fois que "le scrutin est passé, sans que cet effort n’ait eu d’effet, il n’y avait plus de raison de maintenir cette illusion", reconnaît Kevin Rowlands.

Pour ce dernier, quelle que soit la raison, le changement de cap des pétroliers représente la meilleure issue possible pour tout le monde. Les États-Unis évitent une nouvelle source d’affrontement entre le président et les démocrates, les Russes vont pouvoir vendre leur gazole ailleurs, et les Européens peuvent se réjouir de voir l’accord gazier faire "pschitt".

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